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À L'Auberson, pays de la boîte à musique

 

 

Je souhaite raconter une histoire. Ce n'est pas une histoire d'aujourd'hui, mais d'hier ; qui cependant relate des faits qui peuvent nous donner à penser aujourd'hui.

Cette histoire, qui concerne l'industrie artisanale des boîtes à musique, se déroule en Suisse, dans le nord du canton de Vaud, en bordure de la frontière française, sur la commune de Sainte-Croix, laquelle comporte plusieurs hameaux et villages dont celui de L'Auberson, où je suis récemment allé visiter mon neveu Vincent Tyrode, maître fromager réputé dont les produits, Gruyère AOC, Vacherin Mont d'Or AOC, sont régulièrement primés [voir un ancien billet de ce blog : "À L'Auberson"].

 

 

Le village-rue de L'Auberson en hiver

 

Le village de l'Auberson est sis à 1100 mètres d'altitude au coeur d'un site magnifique au climat assez rude, paré d'un lourd manteau blanc l'hiver, revêtu de vert l'été, dans ces montagnes du Jura où les vastes pâtures, enchâssées dans leur écrin de forêts, accueillent les vaches laitières qui font la réputation des fromages, Gruyères, Vacherins Mont d'Or, et produits laitiers, crème, beurre... fabriqués au coeur de cette belle nature.

 

Mais de tout temps il a été difficile de vivre uniquement de la terre à cette altitude. Une opportunité de diversification des activités s'est présentée dans les premières années du XIXième siècle avec la création de la Société d'Horlogerie de Sainte-Croix. Les habitants du village vont dès lors partager leur temps entre l'agriculture de montagne et l'établi, bénéficiant de l'enseignement des maîtres horlogers - puis l'industrie de la musique mécanique va prendre le relais de l'horlogerie, devenant l'activité la plus importante de la commune.


L'invention de la boîte à musique par Antoine Favre date du début du XVIIIième siècle. La fabrication proprement dite resta localisée jusqu'au commencement du XIXième siècle à Genève et dans ses environs. C'est en 1811 que la boîte à musique fit son apparition à Sainte-Croix. L'élan une fois donné, la nouvelle industrie fit des progrès étonnamment rapides dans ce nouveau centre, jusqu'à détrôner Genève dans cette activité. L'inventivité ne concernera pas seulement les techniques mais également l'organisation du travail.

 

Le régime en matière d'organisation du travail était celui de l'établissage : les artisans, payés aux pièces, travaillaient à domicile avec leurs propres outils, qu'ils confectionnaient ou modifiaient selon leur propre ingéniosité, pour les adapter aux procédés de leur invention.


Place de travail chez un agriculteur-artisan

à L'Auberson

 

Les opérations pour fabriquer la musique mécanique n'étaient pas simples : elles réclamaient non seulement beaucoup de précision et un grand savoir-faire mais également de l'intelligence pratique, et, pour certains, des connaissances musicales - toutes qualités que les habitants de Sainte-Croix et de L'Auberson ont su étonnamment  cultiver en sus de leur métier d'agriculteur et, qui plus est, collectivement développer : là est l'originalité de l'aventure industrielle de la musique mécanique dans ce village jurassien.

 

 

Mouvement de boîte à musique


Le principe de la boîte à musique [dite à l'origine "tabatière à musique"] est connu : un mouvement mécanique actionne un cylindre en laiton garni de pointes qui en tournant soulèvent puis relâchent dans un ordre bien défini de petites lames en acier parfaitement accordées, pour reproduire un air de musique. Le principe est simple à énoncer ; la fabrication, complexe, nécessitait une suite d'opérations délicates à réaliser :

 

 

Mouvement ancien à 66 lames et 8 airs

 

Ceux qui avaient des connaissances musicales transposaient et arrangeaient le morceau de musique choisi pour l'adapter aux possibilités du clavier, ils procédaient ensuite au piquage des cylindres en laiton en y marquant les points où viendraient se planter les goupilles. Des femmes - les goupilleuses - perçaient les trous marqués et garnissaient à la main le cylindre de petites pointes en acier. Après le goupillage venait l'accordage des claviers ou peignes, opération exigeant une oreille très exercée. Le cylindre goupillé et le clavier accordé, il fallait ensuite procéder aux opérations de posage du mécanisme sur le bâti et de vérifiage pour la correction des accords. Un remonteur enfin était chargé de mettre le ressort dans le barillet et de faire marcher le mécanisme.

 

Piquage simultané de 4 cylindres

directement à partir de la transposition musicale

 

Toutes ces opérations, réalisées à domicile, nécessitaient beaucoup d'ingéniosité et d'inventivité. Vivant dans une communauté assez fermée [L'Auberson est en altitude, difficile d'accès, en dehors des grandes voies de communication] ils partageaient entre eux leur savoir-faire.

 

Là réside sans doute ce qui confère un caractère unique à cette histoire d'une industrie au premier sens du terme ["habileté à exécuter quelque chose"], une  histoire aussi de gens industrieux : cette industrie n'a pas été, comme en d'autres endroits, l'oeuvre d'un seul individu, c'est l'oeuvre collective de toute une population, dont l'inventivité a sans cesse été sollicitée, et qui a développé une intelligence collective. La principale force de cette industrie n'a pas été dans les capitaux, elle réside dans l'apport collectif et la coopération volontaire.

 

Vers la fin du XIXième siècle, des fabriques ont pris le relais et vinrent partiellement remplacer les ateliers à domicile au nom de la rationalisation du travail. Les artisans devinrent des ouvriers à qui on demandait de reproduire des tâches répétitives. Les fabriques relevèrent des défis face à la concurrence et à l'innovation technologique. L'une de ces nouvelles inventions, celle du phonographe, par l'américain Edison, en 1877, faillit être fatale à l'industrie locale. La maison Paillard, de Sainte-Croix, cependant, réussit à sortir, en 1898, un petit phonographe à cylindres, puis, en 1904, le gramophone ou phonographe à disques (les disques remplacent les cylindres) - et dans les années 1920, après l'ère des machines parlantes, se lança dans la fabrication d'une machine à écrire, la machine à écrire Hermès [dont la mythique "Hermes-Baby"], de réputation internationale. En revanche, le virage informatique [ordinateurs et traitement de texte], dans les années 1970, a été manqué - et les immenses bâtiments de l'usine Hermès à Sainte-Croix ont été fermés.

 

Reste dans les mémoires la trace d'une histoire collective hors du commun, l'histoire d'une industrie qui a puisé ses forces dans l'esprit d'entreprise, l'énergie et les capacités, comme aussi le génie inventif des agriculteurs-artisans de Sainte-Croix et de L'Auberson.

 

 

 

Emboîtage de petites boîtes à musique à L'Auberson

 

 

Mes remerciements les plus vifs à Mr Robert Martin, dont les parents étaient agriculteurs à L'Auberson, son père transposeur et arrangeur, sa mère piqueuse et goupilleuse [sur la photo de piquage simultané des cylindres, travaillant chez elle sur son tour, à partir d'une transposition de son mari], pour son témoignage personnel et ses explications détaillées.


Crédit photographique "Chez les artisans de la boîte à musique", Les éditions du Cochet SA.

 

 

 



16/05/2013
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