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Albanie

 

Albanie : l'image que je m'en faisais était comme celle d'une cité forteresse aux allures médiévales se reflétant dans le creux d'une eau dormante noirâtre : un petit pays des Balkans à l'histoire complexe, très ancienne, émergeant des années noires de la dictature, encore fermé sur lui-même.

Un voyage et quelques rencontres plus tard, l'image s'est transformée et enrichie de mille reflets, comme renvoyés par une eau vive, éclairant fugitivement les multiples aspects d'une histoire riche en paradoxes et en mystères.

La première caractéristique de ce pays - ou plutôt de ce peuple, car les populations parlant la langue albanaise débordent les frontières du pays - est d'avoir toujours combattu pour la liberté, alors même que, des Byzantins aux Ottomans, plus récemment aux Italiens, ils furent presque toujours soumis à des puissances extérieures. Ayant conquis leur indépendance en 1913, ils n'en profiteront pas longtemps, pris dans le maelström des guerres balkaniques en 1914-1918, puis dans les rets du communisme - mais constituant toujours un cas à part : staliniens contre l'URSS de Khrouchtchev, maoïstes contre l'Europe, seuls contre tous.

Cette liberté que le peuple albanais revendique avec fierté fait partie de son identité : ils font remonter leurs origines aux Illyriens qui mille ans avant notre ère occupaient une large région à l'ouest des Balkans, dont ils parlent la langue, et dont ils aiment à rappeler que le nom "Illyriens" signifie "peuples libres".

Les Albanais ont vécu dans leur histoire une longue série d'épisodes tragiques. Tout récemment encore ils ont subi  pendant près de cinquante ans la dictature d'Enver Hoxha, qui a tenté sous couvert de raisons idéologiques de détruire la famille, les valeurs de clan, les bases religieuses (musulmans, catholiques, orthodoxes), les us et coutumes appelées "survivances". Mais toujours les Albanais relèvent la tête. Ils savent user aussi de l'humour voire de l'ironie. Lorsque Hoxha prit la décision de rompre avec l'URSS de Khrouchtchev, qui pourtant soutenait l'Albanie à bout de bras sur le plan économique, et déclara : "Nous autres, Albanais, préférons rester sans pain plutôt que de trahir les principes du marxisme-léninisme", ce mot courut : "Si gouverner c'est prévoir, Hoxha est un grand dirigeant, car les Albanais finiront par manger de l'herbe".

Le grand écrivain Ismail Kadaré saura jouer de plusieurs registres pour bâtir son oeuvre sous la dictature et contre elle - certains de ses livres trop ouvertement critiques étant interdits de publication, comme son roman Le Concert, qui évoque la rupture entre Tirana et Pékin au début des années 70 - jugé par la critique officielle "antisocialiste, truffé d'attaques contre le parti et la figure du camarade Enver Hoxha, sarcastique, raciste et d'un niveau artistique médiocre".

Certains reprochent à Kadaré d'avoir été trop conciliant avec la dictature. Il n'est que de lire les lignes qu'il consacre dans Le Concert à Mao - derrière Mao se profile Enver Hoxha - pour mesurer son courage et son indépendance d'esprit.

Mao est présenté comme un Zeus moderne qui entend "substituer à l'espèce humaine une autre espèce au cerveau moins complexe, bref, créer un homme nouveau, comme nous disons aujourd'hui". Cette seule page sur "l'homme nouveau", créature décérébrée créée par un tyran qui se prend pour dieu, était d'une audace inouïe. On voit encore Mao vouloir organiser  "la lutte pour le lavage du cerveau humain",  mettre en oeuvre "un plan de destruction du système scolaire en vigueur, la suppression des universités, la réduction du nombre des livres en circulation, jusqu'à revenir à celui où ils étaient recopiés à la main. L'homme n'avait nul besoin de lire plus d'une dizaine de livres dans toute son existence, et encore devait-il s'agir pour la plupart d'ouvrages politiques".

Mao rêve de "dégommer l'un après l'autre par petits tas le président Cervantès, le prince Beethoven, le généralissime Shakespeare, le comte Tolstoï, et ainsi de suite...". "Alors oui, on pourrait dire qu'il était parvenu à bout des écrivains !". Il s'exaltait, écrit encore Cadaré, "à imaginer la pureté du monde à venir, débarrassé de l'art et de la littérature". Il rêvait aussi de bannir sur terre toute forme d'amour, se réjouissant qu'au Cambodge on ait procédé à des "exécutions sommaires frappant des amants surpris à parler d'amour au lieu de politique".

"L'homme nouveau" que voulait créer Enver Hoxha à l'instar de Mao devait émerger d'un champ de ruines : destruction de la famille, destruction des religions, destruction des valeurs traditionnelles - une tabula rasa pour construire un nouveau modèle. Et pour fédérer le peuple autour de cette nouvelle construction rien de tel que de développer une véritable culture de la paranoïa. L'ennemi est partout. Il est intérieur et extérieur. En 1968 les Albanais reçurent l'ordre de construire sur les frontières des bunkers individuels - qu'on voit encore parsemés par milliers dans les campagnes (on en compterait entre 700 et 800 000, un pour deux Albanais), orientés dans la plus grande incohérence... Les oeuvres du "réalisme socialiste" - des statues monumentales extrêmement agressives, les hommes, les femmes, le plus souvent armés, le poing levé - ont contribué aussi à entretenir et développer une culture de la violence - alors même que les Albanais sont conviviaux , chaleureux et accueillants.

La vendetta cependant - autre paradoxe - persiste en Albanie, livrant des familles entières au cycle infernal de la violence, mais encadrée par la loi du code coutumier du Kanum, faite d'hospitalité (mikëpritja) et de respect de la parole donnée (besa) : "La maison est ouverte à Dieu et à l'autre". On peut avoir un pire ennemi, cependant s'il vient dans ta maison, il est accueilli. Mais qu'un membre d'une famille vînt à manquer à sa parole, le coutumier exigeait que la souillure fût payée par le sang, sauf pour les femmes et les enfants. Kadaré souligne dans un entretien ce que ce code peut avoir de "triste, primitif, cruel ou barbare" mais, ajoute-t-il, "je ne peux pas dire que c'est là le comble de la barbarie. Car lorsque vous avez vécu dans un pays communiste et stalinien, le code coutumier semble très raisonnable comparé au code pénal communiste, qui faisait disparaître les gens avec leurs enfants, leurs grands-mères, leurs grands-pères, tout cela sans loi, sans raison, sans rien... Au moins ce type de code constitue un repère qui, je le répète, pour tragique, cruel et primitif qu'il fût, 'si tu tues, tu vas être tué', reposait sur un principe, tandis que dans le code pénal communiste, il n'y avait rien, absolument rien de tel"...

Enver Hoxha "on n'est pas près de l'oublier". A cause des immenses souffrances subies sous la dictature - mais la phrase, m'a-t-il semblé, pouvait s'entendre aussi - paradoxe encore des Albanais - sur un ton presque nostalgique. Hoxha a cultivé l'idée de nation.  Ses nombreuses statues, comme celles de Staline, ont été déboulonnées - son effigie cependant n'a pas disparu partout, on la voit apparaître sur des objets récents comme des tasses. Une petite musique court de la nostalgie, non d'Enver Hoxha, mais d'un homme fort, d'un héros qui viendrait rassembler la nation, en référence à Skenderbeg et à sa lutte héroïque contre les Ottomans (1443-1468).

Les paysages - massifs montagneux de l'Albanie intérieure, larges vallées, plaines élevées, côtes escarpées sur la mer Ionienne ou l'Adriatique - portent la trace des différentes occupations : ruines de cités grecques, de monuments romains, forteresses ottomanes qui rappellent l'histoire passée, cependant que quelques petites mosquées magnifiquement décorées et quelques petites églises orthodoxes couvertes de fresques et renfermant de sublimes icônes, qui ont échappé miraculeusement aux destructions ordonnées sous le régime d'Hoxha (certaines ont servi de dépôts militaires), témoignent de la richesse de la culture ancestrale religieuse et artistique.

Quelques cités fortifiées accrochées sur les contreforts des montagnes offrent au premier abord un aspect parfois sévère mais vite dissipé quand on pénètre dans les ruelles étroites pavées, bordées de maisons dont les pierres des murs et des toits se marient avec celles de la montagne. Ainsi de Gjirokastra, la ville natale de Kadaré (et aussi d'Hoxha), qu'il a si bien décrite dans Chronique d'une ville de pierre : "C'était une ville étrange qui, tel un être préhistorique, paraissait avoir surgi brusquement dans la vallée par une nuit d'hiver pour escalader péniblement le flanc de la montagne. Tout dans cette ville était ancien et de pierre, depuis les rues et les fontaines jusqu'aux toits des grandes maisons séculaires, couverts de plaques de pierre grise, semblables à de gigantesques écailles. On avait de la peine à croire que sous cette puissante carapace subsistait et se reproduisait la chair tendre de la vie".

Cette dernière phrase pourrait s'appliquer au pays tout entier qui, libéré de la lourde carapace imposée par la dictature, semble prêt à laisser jaillir des forces neuves.



06/10/2010
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