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Éloge de la joie

 

L'Éthique de Spinoza, tout comme l'Éthique à Nicomaque d'Aristote mais pour d'autres raisons, est bien loin d'être, comme on pourrait s'y attendre, un traité de morale. Le mot "morale" en est d'ailleurs absent. L'Éthique devient pour Spinoza la description magnifique de l'homme d'esprit accompli, tel qu'il a vécu lui-même.

Car la vie de Spinoza a été en parfaite harmonie avec son oeuvre de pensée. On peut presque dire de lui qu'il était son penser, que chez lui la vie était la pensée identifiée avec le penseur.

Spinoza est sorti d'une communauté humiliée et détestée, il en a été si radicalement expulsé que "personne ne devait s'adresser à lui ni par la parole ni par écrit, ne devait s'arrêter à quatre aunes de lui et ne devait rien lire de ce qu'il a fait ou écrit" [extrait du décret d'excommunication de la communauté juive d'Amsterdam], il en est sorti pour vivre une vie d'extrême pauvreté, une vie de vrai solitaire ne faisant partie d'aucune communauté, ne se sentant apparenté à aucune, poursuivi par la persécution, son nom décrié - et pourtant, cette absence d'amertume et cette tranquillité d'une joie sans pareille.

Il a su former lui-même sa vie, de sorte qu'elle fût une vie de spiritualité et la représentation symbolique de sa philosophie.

Ceci peut paraître d'autant plus étonnant que l'Éthique, comme on sait, est construite sur le modèle d'un traité de mathématiques. L'intitulé même de l'ouvrage Éthique démontrée selon l'ordre géométrique implique qu'une fois posé des "définitions" et des "axiomes", on avance des "propositions", lesquelles sont "démontrées" une à une, souvent assorties de "scolies", qui sont des remarques à propos de la proposition ["Souvent après avoir démontré une proposition, on enseigne dans un scolie une autre manière de la démontrer" (D'Alembert)] - bref l'Éthique n'apparaît pas comme un  traité de vie.

Et pourtant c'est bien de vie qu'il s'agit : la vie sous sa forme la plus haute, la vie spirituelle. Comme l'écrit Bernard Pautrat dans l'Avertissement de sa traduction [Éditions du Seuil, Bilingue Latin-Français] : "Spinoza, pas plus qu'Épicure, Épictète ou Lucrèce ou Sénèque, n'a écrit pour donner un jour prétexte à interrogations écrites ou à exhibitions doctorales, ni pour laisser une doctrine portant son nom. Son seul souci fut d'entraîner un lecteur sur la voie qu'il avait lui-même suivie, la seule qui lui paraissait certaine, la voie purement démonstrative de la raison, et de le conduire 'comme par la main', à être enfin un homme heureux. Qui ne le souhaite ? L'Éthique entend donc nous démontrer (cette main est de fer) en quoi consiste la vie bonne, et, nous le démontrant, nous le faisant comprendre, nous y faire accéder (cette main est aussi généreuse)".

La joie [laetitia], dans sa philosophie, tient précisément  un rôle non point secondaire - ce n'est pas un affect comme un autre ["La joie est une agréable émotion de l'âme" (Descartes)]-, mais une place centrale.

L'affect [affectus], pour Spinoza, se produit à la fois dans l'âme et le corps : dans le corps, c'est un certain type d'affections ; dans l'âme, l'idée de ces affections. D'autre part, le corps [et l'âme qui en est l'idée] se définit essentiellement par une puissance d'agir, puissance qui est susceptible d'augmenter ou diminuer. L'affect, c'est précisément cette modification du corps et de l'âme, qui traduit le passage à une puissance plus, ou moins, grande.

Or, c'est une proposition décisive de la philosophie de Spinoza :  "Chaque chose, autant qu'il est en elle, s'efforce de persévérer dans son être" [Unaquaeque res, quantum in se est, in suo esse perseverare conatur, Troisième partie, Proposition VI]. Cet effort [conatus] pour persévérer, quand on le rapporte à l'esprit et au corps, on le nomme désir.

La joie, est un affect qui augmente ou aide la puissance d'agir de l'homme, c'est-à-dire augmente ou aide l'effort par lequel l'homme s'efforce de persévérer dans son être. [La tristesse est l'affect qui diminue ou réprime cette même puissance, donc diminue ou réprime l'effort par lequel l'homme s'efforce de persévérer dans son être.]

La joie est irréductible au désir. Le désir tend par lui-même à la simple conservation de l'être. "La joie, écrit Spinoza, est le passage de l'homme d'une moindre perfection à une plus grande" [Troisième partie, Définitions des affects]. Et d'ajouter en explication : "Je dis passage. Car la joie n'est pas la perfection elle-même".

La vie affective est foncièrement passage. La joie n'est pas un état mais le passage d'un degré de perfection, ou de réalité, à un autre, plus élevé.

Tel en fut-il, selon les témoins, de la vie de Spinoza, n'aspirant à nul bien, ne voulant rien pour lui-même, nulle possession, nul héritage paternel, nulle rente, nul don, nul professorat ; même pas son nom, il ne le voulait savoir affiché en tête de son oeuvre philosophique, qui ne sera publiée qu'après sa mort ; vivant en accord avec ses idées dans la sérénité et la tranquillité d'une joie sans pareille.



11/09/2011
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