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Brève histoire de l'avenir ?


Notes sur l'essai de Jacques Attali : Une brève histoire de l'avenir.

Comment explorer l'avenir ? Est-ce possible ?
JA se fait lui-même l'objection à l'aide d'exemples pris dans le passé : "Absurde de tenter de prévoir l'avenir, car toutes les réflexions à ce sujet ne sont en général que des élucubrations sur le présent".

Autre remarque du même : "Aujourd'hui encore, la plupart des récits sur l'avenir ne sont que des extrapolations de tendances déjà à l'oeuvre. Rares sont ceux qui se risquent à des prévisions décalées, à annoncer des bifurcations, des renversements, des changements de paradigme, en particulier en matière de moeurs, de culture ou d'idéologie. Moins encore à anticiper les crispations idéologiques qui pourraient ralentir ou même interdire ces profondes ruptures".

JA, lui, entend compter parmi ces rares qui se risquent à des prévisions décalées. Comment s'y prend-il ?
"A l'observer sur la très longue durée, écrit-il, l'Histoire s'écoule dans une direction unique, entêtée, très particulière, qu'aucun soubresaut, même prolongé, n'a jusqu'à présent réussi à détourner durablement".

N'est-ce pas reprendre d'une main ce qu'on vient de donner de l'autre ? Quelle différence avec "ces récits sur l'avenir [qui] ne sont que des extrapolations de tendances déjà à l'oeuvre" ? Difficile à saisir. Mais poursuivons l'extrapolation.

Cette "direction unique", inexorable, qu'a pris l'Histoire dans le passé et se poursuivra tout aussi inexorablement dans l'avenir, c'est selon JA celle-ci : "De siècle en siècle, l'humanité impose la primauté de la liberté individuelle sur toute autre valeur". Bon. Pourquoi pas ? Mais pourquoi cette assertion assenée comme une évidence ? Nul mot là-dessus. Il n'est que de suivre le maître.

A partir de ce repérage JA tire les fils qui se déroulent comme une pelotte : émergence inéluctable de la personne comme sujet de droit, mise en oeuvre de nouveaux mécanismes de partage des richesses : le marché et la démocratie, qui façonnent désormais une part croissante de la réalité du monde et conditionnent l'avenir. S'installent, à partir du 13ième siècle, les premières démocraties de marché, puis succèdent "neuf coeurs" autour desquels s'est organisé jusqu'à aujourd'hui l'Ordre marchand. La même direction impérieuse nous fait aller inexorablement vers la disparition du dernier empire national (les Etats-Unis) et l'avènement d'un nouvel empire, hors sol, sans centre, un hyperempire, conduisant tout aussi inexorablement - chacun devenant le rival de tous - à un hyperconflit. Jusqu'à ce que ni l'hyper- empire, ni l'hyperconflit ne soient plus tolérables : de nouvelles forces, altruistes et universalistes (on veut bien l'espérer avec JA) prendront alors le pouvoir mondialement, conduisant à un nouvel équilibre, planétaire, entre le marché et la démocratie : l'hyperdémocratie... Fin de l'histoire. Ou du conte ? (... ils vécurent  heureux et ils eurent beaucoup d'enfants...).

Est-ce bien sérieux ? Comment ne pas voir que JA, au-delà de l'exercice de sa fantaisie,  fait exactement ce qu'il reproche aux autres de faire : extrapoler à partir de tendances déjà à l'oeuvre ?

En vérité la réflexion de JA sur l'avenir ne quitte pas l'ordre de la pensée simple, qui s'inscrit dans la linéarité, la continuité (l'extrapolation des tendances déjà à l'oeuvre). Alors que l'exercice de penser l'avenir se doit de relever de la pensée complexe, qui a à composer avec des boucles de rétroactions, entre passé et présent d'une part, présent et futur de l'autre, comme l'a enseigné Edgar Morin. L'évolution, toujours selon cet auteur, ne dépend pas d'un facteur prédominant et d'une causalité linéaire. La réalité sociale est multi-dimensionnelle : elle comporte des facteurs démographiques, économiques, techniques, politiques, idéologiques... (multi-dimensions qu'on retrouve dans la vision de JA), dont l'importance l'un par rapport à l'autre varie dans le temps, et qui modifient eux-mêmes l'évolution. Ainsi sont constituées ce que la pensée complexe appelle des "déviances", lesquelles peuvent s'amplifier et se fortifier en tendances, qui peuvent soit s'introduire dans la tendance principale et en modifier l'orientation, soit se substituer à elle.

Dans le contexte, nécessaire pour l'analyse, de la pensée complexe, la pensée de JA paraît par trop "simple". Le futur qu'il décrit est une direction possible mais tout autant probable qu'improbable.

Comment procéder dès lors ? Comme dans notre vie personnelle, on se trouve devant la nécessité de tenter de se représenter le futur, tout en sachant que la réalité sera sans doute différente de ce que nous imaginons. De ce point de vue le concept d'histoire de l'avenir ne colle pas. Mais ne pas faire de projection c'est aller à l'aveugle.

On tentera donc de considérer la boucle passé/présent/futur en ayant le sens des complexités propres à l'évolution historique. Prévoir devient dès lors explorer le sens - au-delà des tendances -  des tourbillonnements du présent. Il s'agit de veiller, guetter dans/avec l'incertitude. Ne pas se raconter des histoires.

PS Une question : Le titre emblématique du livre de JA : "Une brève histoire de l'avenir", n'aurait-il pas été repris du sous-titre de l'ouvrage de Thomas L. Friedman, paru en 2006 un an avant celui de JA, "The wordl is flat", sous-titré : "A brief history of the twenty-first century" ? Simple question.

Autre observation : le concept de "coeur" de l' "économie-monde" est directement repris de Fernand Braudel. Mais JA ne cite pas sa source.
                  
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06/01/2008
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