voilacestdit

voilacestdit

Deux aventuriers de l'intime : Sylvain Tesson et Charles Juliet

 


Il faut quelquefois une belle dose de hasard pour faire se rencontrer, dans mon jardin intérieur j'entends, deux auteurs dont rien ne prédisposait que les chemins se croisent.

Il me suffit, pour cela, d'une part d'une recommandation d'une libraire du Quartier latin à qui je demandais conseil pour offrir un livre à un ami convalescent : elle me proposa Dans les forêts de Sibérie, de Sylvain Tesson - que finalement je conservai par-devers moi, séduit par la présentation qu'elle m'en fit ; d'autre part, d'une conversation avec mon ami Robert J. qui me parla du vif intérêt qu'il prenait à lire un tome du Journal  d'un certain Charles Juliet, que je me promis de lire à mon tour ; j'appris quelques jours plus tard, par l'excellent blog de Didier Pobel, dont je suis un fidèle lecteur, que Charles Juliet venait de recevoir le Goncourt 2013 de la poésie "pour l'ensemble de son oeuvre" (distinction passée quasi inaperçue) ! [ "Allo, Charles, tu as le Goncourt de la poésie !"]


Me voilà donc lancé dans la lecture de deux auteurs qui a priori n'avaient pas grand chose en commun l'un avec l'autre. À ma grande surprise une sorte de dialogue se noua entre les deux. Qu'est-ce qui pouvait donc réunir Sylvain Tesson et Charles Juliet ?

L'un a 41 ans, est explorateur de profession, a parcouru les plus lointains du monde ; praticien des extrêmes, après avoir refait, seul, de longs voyages comme celui de six mille kilomètres de la Sibérie au golfe du Bengale à travers les taïgas, la steppe mongole, le désert de Gobi, les Hauts Plateaux tibétains, la chaîne himalayenne jusqu'à la montagne de Darjeeling, il s'est installé pendant six mois en février-juillet 2010, seul, dans une cabane, loin de tout, dans les forêts de Sibérie :
"Je m'étais promis avant mes quarante ans de vivre en ermite au fond des bois.
Je me suis installé pendant six mois dans une cabane sibérienne sur les rives du lac Baïkal, à la pointe du cap des Cèdres du Nord. Un village à cent vingt kilomètres, pas de voisins, pas de routes d'accès, parfois, une visite. L'hiver, des températures de - 30°C, l'été des ours sur les berges. Bref, le paradis.
J'y ai emporté des livres, des cigares et de la vodka. Le reste - l'espace, le silence et la solitude - étaient déjà là."  [Dans les forêts de Sibérie. Toutes les autres citations de Sylvain Tesson sont extraites du même livre]

 

 

 IMG_0976.jpg

 (Dans les forêts de Sibérie couverture éd. folio)

 

L'autre a 79 ans ; ex-petit paysan orphelin devenu enfant de troupe il s'est attelé à la tâche d'écrire ; il a longuement tracé son sillon, labourant les terres de ses racines, obéissant à un urgent besoin de se révéler à soi-même à travers beaucoup de souffrances, aux prises avec l'ennui, le désarroi, la peur, le marasme, la menace d'une issue tragique ; en retrait sur lui-même, il n'a guère quitté son Ain natal :
"ce monde/ où je suis/ encagé/ ces mots ces gestes/ que l'on m'extorque/ ce visage que l'on m'impose/ et mon visage n'est plus/ qu'un masque impavide/ et glacial/ et aussi ces dialogues/ arrachés/ à l'indifférence/ et cette vie/ indubitablement/ mienne mais/ dont je ne puis/ prétendre qu'elle est/ ma vie" [Affûts]

 

Charles-Juliet-recoit-le-prix-Goncourt-de-la-poesie_article_main.jpg
(Charles Juliet, photo La Croix)


L'un est un amoureux de la nature. La contemplation des espaces vierges est une de ses activités principales dans la cabane, suivant un rituel bien ordonnancé  :
"Pour bien commencer une journée, il est important de rendre ses devoirs. Dans l'ordre : salut au soleil, au lac, au petit cèdre poussé devant la cabane et dans lequel, chaque soir, la lune accroche son fanal.
Je vis ici au royaume de la prévisibilité. Chaque jour s'écoule, miroir de la veille, esquisse du lendemain. Les variations des heures jouent sur le coloration du ciel, les allées et venues des oiseaux et mille nuances à peine perceptibles. Lorsque le monde des hommes n'envoie plus de signal, une teinte nouvelle sur le plumeau des cèdres, un reflet dans la neige deviennent des événements considérables."

L'autre craint plutôt la nature :
"La nature te fait peur. Son silence t'écrase. Lorsque tu te promènes dans la campagne, tu n'oses ni chanter ni siffler, et tu ne peux même pas parler si tu te trouves avec quelqu'un. Tout se passe comme si tu craignais d'attirer sur toi l'attention." [Avril 1958, Journal, I]

L'un a un bel instinct de vie ; il jouit avec bonheur et sérénité de l'instant présent tel qu'il s'offre à vivre :
"Il fait bon vivre près d'un lac. Le lac offre un spectacle de symétrie (les rives et leur reflet) et une leçon d'équilibre (l'équation entre l'apport des affluents et le débit des exutoires). Pour que se maintiennent les niveaux hydrographiques, il faut une précision méticuleuse. Chaque goutte versée au crédit de la vasque doit être redistribuée. 
Vivre en cabane c'est avoir le temps de s'intéresser à des choses pareilles, le temps de les écrire, le temps de se relire. Et le comble, c'est qu'une fois tout cela accompli, il reste encore du temps."[5 mars]

L'autre a longtemps été habité par l'instinct de mort ; l'idée obsédante du suicide l'a poursuivi pendant de longues années, jusqu'à ce qu'après de difficiles combats la ténèbre s'éclaircisse :
"Pensée suicide." [Novembre 1957, Journal, I]
"Ces terribles accès de dépression qui me jettent dans les rues, où il me faut me perdre, marcher, marcher, jusqu'à ce que la fatigue soit venue tout engourdir."  [Novembre 1957, Journal, I]
"Cette vie est plus proche de la mort que de la vie, le seul moyen de ne pas la trahir est de la refuser, de lui préférer la mort." [Janvier 1958, Journal, I]
"Toujours le même effroi, le même refus devant l'acte." [Octobre 1958, Journal, I]
"Obsession du suicide. Écrire pour quoi ? Pour qui ? Peut-être simplement pour user le temps. Ou pour descendre vers la mort sans que ce soit trop terrible." [Novembre 1958, Journal, I]
"Sans l'immense amour que me porte M.L., serais-je encore du nombre des vivants ?" [Janvier 1959, Journal, I]... et bien d'autres notes tout au long du Journal, I1957-1964.



Qu'est-ce qui rapproche donc ces deux auteurs - au-delà des différences qui les séparent ? Ce qui les rapproche tient en deux mots : ce sont - l'un et l'autre - des aventuriers de l'aventure intérieure.

Sylvain Tesson débarquant dans sa cabane ["le débarcadère de ma vie"] écrit : "Je vais enfin savoir si j'ai une vie intérieure".[13 février]
Charles Juliet : "Que la seule aventure possible soit celle de la plongée intérieure, j'en suis de plus en plus persuadé."  [Janvier 1960, Journal, I]

Le premier pas dans l'aventure intérieure est un pas de côté. Ce que représente la cabane pour Sylvain Tesson : "La cabane est le lieu du pas de côté. Le havre de vide où l'on n'est pas forcé de réagir à tout." "Se retirer c'est prendre congé de ses semblables."[6 juillet] "La retraite est révolte. Gagner sa cabane, c'est disparaître des écrans de contrôle. L'ermite s'efface. Il n'envoie plus de traces numériques, plus de signaux téléphoniques, plus d'impulsions bancaires. Il se défait de toute identité. Il pratique un hacking à l'envers, sort du grand jeu. Nul besoin d'ailleurs de gagner la forêt. L'ascétisme révolutionnaire se pratique en milieu urbain. La société de consommation offre le choix de s'y conformer. Il suffit d'un peu de discipline. Dans l'abondance, libre aux uns de vivre en poussah mais libre aux autres de jouer les moines et de se tenir amaigris dans le murmure des livres. Ceux-ci recourent alors aux forêts intérieures sans quitter leur appartement."[30 mars]

C'est ce que pratique Charles Juliet durant de longues années : un forme de vie érémitique. Après avoir quitté de sa propre initiative l'Ėcole du service de santé militaire, où il se destinait à devenir médecin - il s'est mis en retrait pour se consacrer à la recherche de soi à travers le travail d'écriture :
"Un jour, à l'approche des examens, en toute inconscience, tu décides de quitter cette Ėcole. Afin de pouvoir fonder ta vie sur l'écriture. Un médecin compréhensif permet que tu sois élargi et dégagé de toute obligation envers l'armée. Ainsi es-tu réformé à vie pour inadaptation à la vie militaire [...] Libéré après onze années passées sous l'uniforme. Une véritable ivresse à te dire que ta vie va commencer. Tu en éprouves une joie qui pendant plusieurs semaines te transforme. Tu ne pouvais certes te douter que s'amorçait pour toi une crise qui allait durer quelque vingt ans." [Lambeaux]
Jusqu'à ce qu'enfin comme une nouvelle naissance le fait advenir à une vie enfin acceptée, célébrée : "Tu sors de la forêt. Les brouillards se sont dissipés. Tes blessures ont cicatrisé. Une force sereine t'habite. Sous ton oeil renouvelé, le monde a revêtu d'émouvantes couleurs [...] La parturition a duré de longues, d'interminables années, mais tu as fini par naître et pu enfin donner ton adhésion à la vie." [id.]

Le travail se fait par simplification, allégement, décapage, mise à nu : "La cabane, royaume de simplification."[18 février]  "S'installer dans le réduit d'une hutte sibérienne, c'est gagner la bataille contre l'ensevelissement sous le tombereau des objets. La vie dans les bois conduit à se dégraisser. On s'allège de ce qui encombre, on déleste l'aérostat de son existence."[28 février]
"La vie en cabane est un papier de verre. Elle décape l'âme, met à nu, ensauvage l'esprit et embroussaille le corps, mais elle déploie au fond du coeur des papilles aussi sensibles que les pores." [16 juillet]

Charles Juliet, de son côté, en son retrait s'est acharné à se désemcombrer, se désentraver : "La lucidité a pour rôle de détruire le moi, de faire place nette. Une fois que l'être est désencombré, dénudé, alors peut s'établir cette vastitude où bouillonnera une paisible et torrentielle énergie." [Janvier 1976, Journal, III]...

Pour arriver, enfin, après tant de combats, à cette magnifique reconnaissance : "Cette fantastique, cette prodigieuse richesse de la vie qui n'en finit pas de m'étonner, me surprendre, m'émerveiller" [Février 1985, Journal IV]... par où nos deux chercheurs d'absolu, et Charles Juliet, et Sylvain Tesson, se retrouvent in fine - engagés sur les mêmes chemins de l'aventure intérieure.

"Quand on est parvenu à la compréhension - compréhension de ce en quoi consiste l'aventure intérieure [...] - rien d'autre n'est à chercher. Et on sait alors que tout est mystère. Il ne reste plus qu'à vivre avec sagesse, dans la soumission à l'énigme." [Février 1985, Journal, IV ]

 

 

Je souhaite à tous mes lecteurs (nous avons passé le cap des 300 000 visites) une belle et fructueuse nouvelle année !

 



28/12/2013
3 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 50 autres membres