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Du Cambodge (III) : L'enfer des Khmers rouges. L'Angkar.

Il y a un mot qui hante toujours la mémoire des Cambodgiens qui ont survécu à l'enfer des Khmers rouges, un mot qui réveille tous les traumatismes enfouis, ce mot c'est : l'Angkar. L'Organisation.

 

Ils en ont entendu parler pour la première fois lors de l'évacuation de Phnom Penh dans les jours qui ont suivi l'entrée des Khmers rouges dans la capitale. Au début c'étaient des rumeurs : toute la ville doit être évacuée. Nul ne savait le pourquoi ni le comment. Les jeunes Khmers rouges, impassibles, tout vêtus de noir, qui défilaient en colonnes dans les rues, avaient été accueillis en "libérateurs". Mais bientôt on sut qu'un ordre d'évacuation totale était bien donné : par l'Angkar.

 

L'Angkar devait désormais entièrement gouverner leurs vies. L'Angkar commande tout. Elle ne rend compte à personne. On ne sait pas qui est derrière l'Angkar. La moindre tentative de discuter un ordre de l'Angkar se solde par une élimination physique.

 

Des témoins racontent des scènes comme celles-ci :

 

Les convois de réfugiés jetés sur les routes se heurtent à des points de contrôle. De jeunes Khmers rouges fouillent les voitures, les charrettes, les bagages. Tout livre, tout imprimé, même les papiers d'identité, doit être livré : tout sera brûlé. Ce sont des documents impérialistes, des restes de la civilisation colonialiste. L'Angkar fait tabula rasa de toute trace de civilisation. Des billets de dollars américains seront aussi brûlés : les Khmers rouges, illettrés, n'en connaissent pas la valeur.

 

En d'autres points de contrôle, les réfugiés anciens militaires ou fonctionnaires, universitaires, instituteurs, techniciens etc sont invités à se faire connaître. Ils rejoindront une file à part. Nul n'entendra plus jamais parler d'eux. Les survivants qui en parlent se sont fait passer pour des paysans. L'Angkar ne reconnaît comme "peuple de base" que les paysans. La nouvelle société ne sera composée que de paysans. Les citadins doivent être rééduqués à la campagne. Les intellectuels sont éliminés.

 

Plus loin sur le chemin, à une bifurcation, les convois sont coupés en deux : une partie part à droite, l'autre à gauche. Des familles sont éclatées, des enfants séparés de leurs parents. Inutile de crier, de se lamenter. Les Khmers rouges sont inflexibles : "Les enfants appartiennent à l'Angkar. Ne vous faites pas de soucis. L'Angkar prendra soin d'eux".

 

Commence un long calvaire. Les gens sont affamés, beaucoup meurent, ne pouvant supporter les inhumaines conditions qui leur sont faites, et qui continuent une fois arrivés dans les villages où ils sont regroupés, sous la surveillance des Khmers rouges et des "Anciens" [les villageois de base acquis aux Khmers rouges qui recoivent les "Nouveaux"].

 

Les Nouveaux - femmes et enfants dès l'âge de 9 ans y compris - vont travailler dans les champs à des travaux de défrichement, irrigation, labourage, plantations, creuser des canaux ... toujours au bord de l'épuisement. La journée de travail sous la surveillance constante des Khmers rouges ou des Anciens est de douze heures, et ils ne recoivent pour toute nourriture qu'un fond de soupe au riz. "L'Angkar s'occupera de vous, ne vous en faites pas. Toutefois, elle exige que l'on respecte ses ordres et sa discipline. Vous devez tâcher de vous purifier".

 

Le manque de nourriture, de vitamines, se fait vite sentir. Des vieillards, des enfants meurent. Sans aucune considération de l'Angkar. Les membres sont amaigris, les ventres gonflés. La femme cambodgienne qui nous rapporte ses souvenirs avait dix ans. L'émotion la submerge. Elle a perdu deux frères morts de faim.  "Vous savez ce que c'est d'avoir faim ? Vous n'avez plus rien sur les os. Le ventre est tout gonflé. Les pieds gonflent aussi...".

 

Cette même femme évoque un autre souvenir. Elle a voulu aller voir sa mère, qui était dans un autre camp, à une journée de marche. A ses risques et périls elle s'aventure sur le sentier dans la jungle. Elle retrouve sa mère. Prises par l'émotion elles sont incapables d'échanger le moindre mot. Elles ne peuvent que pleurer.

 

"Vous devez travailler dur, et l'Angkar prendra soin de vous". Cette phrase continuellement répétée reste gravée dans la mémoire. Mais beaucoup commençaient à se demander à part eux s'ils ne faisaient pas l'objet d'un programme d'extermination gigantesque, car la diminution constante des rations et l'augmentation du travail forcé ne pouvaient conduire qu'à des milliers de morts. S'il s'agissait de purification, c'était une purification par la survie des mieux adaptés. Et au prix d'une destruction totale de toutes les valeurs traditionnelles du Cambodge.

 

A présent tout appartenait à la communauté. La propriété privée était abolie. Les enfants appartenaient à l'Angkar. Plus personne n'était responsable de rien. Des travaux, souvent gigantesques, de creusement de canaux, étaient faits en dépit du bon sens. Tous les gens instruits avaient été éliminés ["Les laisser en vie ne sert à rien. Les exterminer ne fait rien perdre à la révolution"]. La volonté du pays de vivre en autarcie se soldait par un immense échec. Mais l'Angkar, infaillible, continuait de tout régenter en imposant ses ordres. Et poursuivait la purification.

 

Chacun devait se soumettre à l'Angkar, n'éprouver aucun sentiment, ne pas penser à son conjoint et à ses enfants, ne pas aimer, se consacrer exclusivement à ses obligations envers le pays, rejeter toute croyance religieuse. Lors des réunions, les Khmers rouges comparaient volontiers le révolutionnaire idéal au "camarade boeuf". Camarade boeuf ne refusait jamais de travailler. Camarade boeuf était obéissant. Camarade boeuf ne se plaignait pas. Camarade boeuf ne se plaignait pas quand sa famille se faisait tuer. "Nous n'étions plus des hommes".

 

Voilà ce qu'a été l'Angkar, pour ceux qui arrivent à en parler. Une entreprise de déshumanisation au nom d'une idéologie, doublée d'un génocide. Entre avril 1975 et janvier 1979 - la fin du régime des Khmers rouges - au moins 1,5 million de Cambodgiens moururent de maladies non soignées, d'épuisement ou de faim. En outre au moins 400 000 personnes - hommes, femmes et enfants - furent exécutés parce que ennemis de l'Etat.

 

Aujourd'hui se déroule le procès de quelques hauts responsables Khmers rouges. Les inculpés sont Duch [le directeur du centre de torture S21, qui plaide non coupable], et quatre caciques du régime : Nuon Chea, Leng Sary, Leng Thirith et Khieu Samphan. Cinq hommes seulement. L'ex-chef historique, Pol Pot, qui avait été arrêté et condamné à la prison à vie en 1997 par d'anciens partisans, mourra mystérieusement en 1998...

 

Sur place on parle peu, et même pas du tout, du procès. Certains se bornent à nous faire remarquer que le premier ministre actuel est un ancien responsable Khmer rouge.

 

Les plaies ne sont pas refermées. La coupure est toujours là. La nouvelle société cambodgienne a à se reconstruire par delà cette béance.

 

 



15/12/2009
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