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Du côté de chez Montaigne

 

 

Chaque fois que je passe rue des écoles à Paris dans le quartier latin, à hauteur de la Sorbonne, j'ai le sentiment d'entrer comme dans un champ de tensions entre, d'un côté la Sorbonne, à la façade majestueuse, et de l'autre, Montaigne, dont la statue est érigée sur le trottoir opposé en vis-à-vis.

 

D'un côté les Sorbonnards. Certes la Sorbonne a abrité et abrite de beaux esprits. Mais je pense plutôt à la réputation ancienne des "docteurs en Sorbonne" qui symbolisaient auprès de l'opinion les docteurs ès croyances collectives, les docteurs-en-ce-qu'il-convient-de-croire pour penser comme il faut.

Ces docteurs épinglés par la verve rabelaisienne :  "Sorbonistes", "Sorbonicole", "Sorbonagre" [formé sur onagre "âne sauvage"] - Rabelais [1483-1553] crée des mots pour fustiger la Sorbonne, chargée alors de la censure des livres [ses propres oeuvres Pantagruel et Gargantua sont censurées dès leur publication] et sur ordre de qui ses livres de grec lui ont été retirés  [l'apprentissage des langues anciennes est considéré comme une source dangereuse de questionnements religieux]. L'invention des torche-culs de Gargantua et de l'oison n'est pas sans lien avec la Sorbonne, l'oison étant un des animaux par lesquels Rabelais désigne souvent la Sorbonne, de l'opinion de laquelle on ne saurait faire autre usage que de se torcher.

-  Il n'est (dit Gargantua) point besoin de se torcher le cul s'il n'y a point d'ordure. Il ne peut y avoir d'ordure si on n'a pas chié. Il faut donc chier avant de se torcher le cul.
- Ô (dit Grandgousier), que tu as de bon sens, mon petit garçon ! D'ici peu, je te ferai passer docteur en Sorbonne, par Dieu ! [...]
Mais, pour conclure, j'affirme et soutiens qu'il n'existe pas de meilleur torche-cul qu'un oison bien duveteux, pourvu qu'on lui tienne la tête entre les jambes [...]
[Gargantua, chap. XII]

D'un côté, donc, la Sorbonne, la pensée comme il faut ; mais de l'autre, du côté de chez Montaigne, c'est autre chose.

Il y a bien des manières de lire Montaigne. On peut penser que le moi est haïssable et que c'est un bien sot projet que de se peindre ["Le sot projet qu'il a de se peindre", Pascal, Pensées].  Mais on peut penser aussi que le projet de Montaigne n'est pas tant de se peindre en vue de quelque contemplation narcissique, que de se prendre pour sujet d'observation, afin d'initier une auto-réflexion, une pensée par soi-même. Montesquieu l'a bien vu qui écrit : "Dans la plupart des auteurs, je vois l'homme qui écrit ; dans Montaigne, je vois l'homme qui pense" [Pensées diverses].

Les Essais ont été commencés en 1572, après que Montaigne eût vendu, à l'âge de trente-huit ans, sa charge de conseiller au parlement de Bordeaux - et ne seront vraiment achevés qu'à sa mort, en 1592. Jeune retraité, retiré dans sa chère "librairie" de son château, Montaigne lit beaucoup - des ouvrages d'histoire, anciens ou modernes, des oeuvres de moralistes, des poètes -, sans aucune méthode, au gré de sa fantaisie. Il prend des notes, ajoute des réflexions personnelles et c'est ainsi que va naître son écriture, sans ordre préétabli. Ce qui n'est d'abord qu'un coup d'essai, va devenir les "essais" de sa vie, c'est-à-dire le résultat de son expérience personnelle.

On est loin de la croyance aux croyances collectives ! Montaigne essaie, teste son propre jugement ; parfois "il sonde le gué de bien loin" et s'avise de ne le point traverser ; d'autres fois il rencontre "un sujet noble et tracassé (rebattu)", rien de nouveau à découvrir ; ou il suit ses "rêveries" : "J'aime l'allure poétique, à sauts et à gambades". Bref, Montaigne voyage dans les idées et réflexions les passant au crible de sa propre expérimentation.

Sous l'influence de ses lectures [Sénèque, Lucain], Montaigne a été un moment stoïcien, puis sceptique [Plutarque, Sextus Empiricus, Pyrrhon] ; il aurait pu en rester là, cultivant le doute pour le doute, ou l'érigeant en système, comme plus tard Descartes ; mais le scepticisme chez lui va le conduire sur d'autres chemins, lui donner confiance en son propre jugement, en sa capacité à atteindre des vérités partielles, celles qui sont à sa portée en s'étudiant soi-même, en confrontant les idées qu'il rencontre dans ses recherches avec sa propre expérience de vie.

En cela Montaigne est réellement philosophe et à l'opposé des anciens docteurs en Sorbonne et autres gardiens de la pensée unique qui se trouvent encore dans toutes les rues des écoles du monde.


 

 

 

Pour parler comme Maître François Rabelais, vous voulez dire que je suis moult sorbonagre
[Marcel Proust, Sodome]

 

 

 

Le développement normal de ma nature philosophique était, jusqu'à ma rencontre avec Montaigne, entravé par l'idée fausse que j'avais de la philosophie : je me figurais qu'il fallait mettre fin au doute par une certitude. Montaigne m'a montré qu'il était possible de philosopher dans l'incertitude.
[Marcel Conche, Confession d'un philosophe]

 

 

 

 



09/02/2013
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