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Fitzgerald, un autre regard

 

Dans le billet précédent, j'ai évoqué Scott et Zelda Fitzgerald, ce couple mythique, adulé par la société américaine des années de la Prospérité, partageant la vie de fêtes et de luxe des "heureux" qui incarnaient le Rêve américain, bientôt les "damnés" de la Grande Dépression, - lui, partant à la dérive, elle, sombrant dans la folie. Comme si le destin de ce couple devait jusqu'au bout se confondre avec celui de la "génération perdue" des années vingt.  

Pourtant, Scott et Zelda ne sont pas issus de ce milieu, mis en scène dans Gatsby le Magnifique. Lui, est originaire du Middle West [Saint Paul, Minnesota] ; elle, du Sud [Montgomery, Alabama] ; ni l'un ni l'autre n'ont de lien avec la Côte Est, qui symbolise la réussite du Rêve américain. Scott est issu d'une famille petite-bourgeoise qui avait des problèmes d'argent, sa mère apportant cependant de son côté quelques revenus de son patrimoine. Grâce à quoi il put être envoyé à Princeton, où sa scolarité suivit un cours quelque peu chaotique, du fait de son indiscipline, malgré son désir de briller.

On a dit de Fitzgerald qu'il était acteur et observateur. "Observateur", c'est certain, avec ce talent, reconnu très tôt par la critique, de "saisir, en une seule phrase, la saveur d'une époque, le parfum d'une soirée, une bribe de vieille rengaine" [voir quelques exemples dans le précédent billet] ; cependant, de mon point de vue, je ne dirais pas qu'il est "acteur", mais plutôt qu'il se conforme aux modes et coutumes du milieu, pour en être accepté, -  et en étant accepté, être admiré, briller. Fitzgerald est fasciné par ce milieu.

L'histoire de Fitzgerald est celle d'une fascination pour ce milieu de riches parvenus qui incarnent le Rêve américain de prospérité. Mais lui n'est pas riche, en tout cas jamais assez pour subvenir aux dépenses liées à son train de vie. En 1924, il avoue ne pas avoir réussi à vivre sans dettes avec les 36000 dollars qu'il a gagnés dans l'année avec son métier d'écrivain [Zelda ne gagne rien de son côté et dépense beaucoup], - ce qui paraît incroyable quand on sait qu'à cette époque les 2/3 des Américains vivaient avec moins de 1500 dollars par an...

Les Fitzgerald étaient pour ainsi dire, au sens grec du mot, des parasitoi, "ceux qui viennent s'asseoir à la table déjà mise", le nom que les Athéniens donnaient aux convives invités, afin qu'ils contribuent au divertissement de l'assemblée. De fait, ils font tout pour plaire, et être admirés. L'écrivain, qui venait de publier, à 23 ans, De ce côté du paradis, et sa jeune épouse, de 19 ans, étaient des célébrités. Ils ajoutent à cela des excentricités qui accroissaient leur réputation. On les interviewait, ils se jetaient dans les fontaines ; il y avait toujours, quelque part, une réception qui les attendaient. Ils buvaient beaucoup en société et se faisaient remarquer.

La question de l'alcoolisme de Fitzgerald n'est pas neutre. Au début, Fitzgerald buvait dans les réceptions pour se donner de l'assurance et accroître sa faculté de plaire. Il confia plus tard à sa fille Scootie : "Dès que je commençais à avoir un peu d'argent, je découvris que quelques verres aidant, je devenais volubile et avais en quelque sorte la faculté de plaire. Cette idée me tourna la tête aussi me mis-je à boire beaucoup pour garder cette forme et faire en sorte que tout le monde me trouvât merveilleux."

Mais vient une période de troubles, de soucis par rapport à Zelda, de déprime, et alors ils se met à boire tout seul. Il écrit à son ami Hemingway, en septembre 1929, peu avant l'effondrement de Zelda et alors qu'il doute de la qualité de son travail : "Donné un autre chapitre à taper [il s'agit des premiers brouillons de Tendre est la nuit, qui paraîtra en 1934], ce qui me laisse déprimé, à ne savoir si c'est bon ou non [...] J'ai payé tout cela de l'habituelle dépression nerveuse et d'une façon de boire qui me vaudrait le mépris du garçon d'un bistrot de dernière catégorie [...]".

À partir de ce moment-là les choses basculent pour Fitzgerald. L'alcool n'est plus une aide pour se donner de l'assurance, il devient un piège dont il n'arrive pas à se sortir. Il écrit dans un de ses carnets : "Trente-deux ans d'âge [...] Me suis détruit". L'alcoolisme est le symptôme de sa détérioration. Son roman Tendre est la nuit est une tentative de comprendre le processus de déchéance dans lequel il sombre. Le nom du héros, "Diver", révèle la nature de ses propres sentiments envers lui-même : Dick Diver est l'homme qui "plonge".  Apparemment il est détruit par les riches, mais la véritable cause de sa chute est son besoin d'être aimé, admiré, qui le porte - comme Fitzgerald - à gaspiller ses facultés émotives.

Pour satisfaire son perpétuel besoin d'argent, Fitzgerald, qui produit peu de romans [neuf années séparent Tendre est la nuit, publié en 1934, de Gatsby le Magnifique, 1925], écrit énormément de nouvelles qu'il vend à des journaux populaires comme le Post [payées, selon sa cote, entre 3000 et 4000  dollars la nouvelle dans les débuts, 300 à 500 dollars vers la fin...]. Mais ce faisant, il entre dans une spirale descendante : il épuise sa matière émotionnelle, qui lui fait défaut pour écrire ses romans... Il note en 1939  : "J'ai beaucoup demandé à mes émotions, cent vingt histoires, le prix fut élevé, pas loin de Kipling, car il y avait une petite goutte de quelque chose, qui n'était pas du sang, ni une larme, ni ma semence, mais moi, plus intimement que tout ceci, dans chaque histoire et c'était le meilleur de moi. Maintenant c'est parti..."

Hemingway a écrit rétrospectivement [en 1960] de Fitzgerald dans Paris est une fête : "Son talent était aussi naturel que les dessins poudrés sur les ailes d'un papillon. Au début il en était aussi inconscient que le papillon, et quand tout fut emporté ou saccagé, il ne s'en aperçut même pas. Plus tard, il prit conscience de ses ailes endommagées et de leurs dessins, et il apprit à réfléchir, mais il ne pouvait plus voler car il avait perdu le goût du vol et il ne pouvait que se rappeler le temps où il s'y livrait sans effort."

Fatigué, déprimé, usé par la vie qu'il avait menée, Fitzgerald  ressasse vers la fin les désastres de sa vie : "Gâchis et horreur - ce que j'aurais pu être, ce que j'aurais pu faire, est perdu, disparu, gaspillé, irrécupérable."

Il était convaincu d'avoir perdu une grande part de sa faculté de sentir les gens intensément - cette faculté qui faisait la force de son talent. Le 2 novembre 1940, quelques semaines avant sa mort le 21 décembre 1940 à Hollywood, il écrit à Zelda, qu'il informe de l'avancement de son nouveau projet de roman [Le Dernier Nabab]  : "Le roman est difficile, car il est dans la phase initiale de la constitution des personnages. Je sens les gens beaucoup moins intensément que jadis, et c'est pourquoi c'est plus dur." Ce dernier roman, inachevé, était un roman sur Hollywood, cette industrie à-fabriquer-du-rêve...

Fitzgerald avait fait rêver toute une génération. Mais le mythe ne peut plus nous faire rêver : il s'est effondré -  et Fitzgerald avec.

Fitzgerald assiste à la fin de sa vie, avec une totale impuissance, à sa propre déchéance, comme il assiste à l'effondrement du monde autour de lui - dont il a eu le pressentiment. Dans un article autobiographique de 1937, "Early Success", où il évoque les années vingt, il écrit : "L'Amérique continuait à être en fête, la plus tapageuse de son histoire, et il y avait beaucoup à dire là-dessus. Toute la prospérité dorée était dans l'air, avec ses superbes générosités, ses corruptions monstrueuses, et les atroces luttes à mort de la vieille Amérique de la prohibition. Toutes les histoires qui me venaient à l'esprit avaient en elles un brin de catastrophe, les charmants et jeunes personnages de mes romans allaient à la ruine, les montagnes de diamant de mes nouvelles explosaient, mes millionnaires étaient beaux et malheureux comme les paysans de Thomas Hardy. Dans la vie, ce genre de choses n'était pas encore arrivé, mais j'étais sûr que vivre n'était pas cette affaire sans souci que pensaient les gens - cette génération juste plus jeune que moi."

À l'instar du héros de la tragédie grecque, héros auquel les spectateurs s'identifiaient dans son malheur, traversé par le destin qui le dépasse et souvent le broie  - Fitzgerald, victime de son hybris [la "démesure" en grec], nous émeut : c'est un héros tragique de notre temps, qui n'échappe pas au destin collectif d'une société décadente et mortifère.
 

 

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 Fitzgerald, 4 juin 1937
"Il a un veston à carreaux,  une cravate club tricotée,  ses cheveux sont clairsemés,  le regard est bien plus vieux que celui d'un homme de quarante ans. Il sourit timidement. La tenue soignée,  l'expression égarée, évoquent le spectre de l'auteur de Gatsby le Magnifique"
[Matthew J. Briccoli, Fitzgerald]



22/08/2013
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