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"Il faut être droit et non redressé" [Marc Aurèle]

 

 

"Il faut être droit et non redressé". Cet aphorisme de l'empereur-philosophe Marc Aurèle dans ses Pensées [Livre III, 5] résonne en moi de façon étrange.

Peut-être parce que je suis las d'entendre parler à longueur de journée de "redressement dans la justice", et n'y pas croire ; constater l'inanité de propos sur le "redressement productif" ; entendre seriner "transparence ! transparence !" - et n'y apporter aucun crédit.

J'ai en moi un désir autre, d'un monde droit, et non redressé.

Lorsque l'empereur-philosophe notait dans ses carnets, pour lui-même, à son usage personnel, ce que nous appelons ses Pensées, il n'avait pas la vie rêvée d'un sage qui aurait accédé à la dignité impériale, appelé à gouverner un Empire installé dans ses certitudes, à l'intérieur de frontières sûres.

Dès l'instant où Marc Aurèle, distingué par Hadrien, accède à la dignité impériale le 7 mars 161, à 39 ans, il ne connaîtra que tourments et coups du sort : les catastrophes naturelles [les inondations du Tibre (161), le tremblement de terre de Cyzique (165), celui de Smyrne (168), la peste ramenée par les armées romaines de la guerre contre les Parthes (166)], les difficultés militaires et politiques [guerres en Orient (163-166), opérations militaires menées personnellement par lui contre les peuplades germaniques de la région du Danube (169 à 175), rébellion des provinces d'Orient et d'Égypte (175)]... vont fondre sur lui l'obligeant à une lutte de tous les jours.

L'historien antique Cassius Dion porte ce jugement sur Marc Aurèle : "Il n'eut pas la chance qu'il aurait méritée... il se trouva confronté pendant tout son règne à une multitude de malheurs. C'est la raison pour laquelle je l'admire plus que tout autre, car dans ces difficultés extraordinaires et hors du commun, il parvint à survivre et à sauver l'Empire".

Marc Aurèle, dans ces conditions difficiles, passe le plus clair de son temps sur les marches de l'Empire à la tête de ses armées, courant du Rhin au Danube, du Danube à l'Euphrate, pour défendre le monde romain et la civilisation contre les Barbares germaniques, étouffer les séditions, jusqu'à sa mort à Vienne le 17 mars 180.

Ses carnets ne sont pas destinés à la publication, il écrit, dans ces circonstances dramatiques, pour lui-même.  Ses Pensées n'ont qu'un seul thème, la philosophie, comme le laisse entendre un texte comme celui-ci :


"Qu'est-ce donc qui peut te faire escorte pour te protéger en cette vie ? Une seule et unique chose, la philosophie. Elle consiste à garder le dieu [daimön] intérieur exempt de souillure et de dommage " [II, 17].

Un philosophe, dans l'Antiquité, n'est pas nécessairement quelqu'un qui produit des écrits théoriques. C'est quelqu'un qui vit en philosophe. Le philo-sophe est celui qui aime la sagesse, qui aspire à la sagesse, précisément parce qu'il sait qu'il en est privé ; il se donne pour but d'approcher de la sagesse.

Marc Aurèle pour sa part fait profession de vivre en philosophe stoïcien. Le choix de vie stoïcien se situe dans la ligne du choix de vie socratique : la seule valeur à laquelle tout doit être subordonné, c'est le bien moral, le souverain bien. Zénon, le fondateur du stoïcisme, définissait le souverain bien : "Vivre d'une manière cohérente [homologouménös], c'est-à-dire selon une règle de vie une et harmonieuse, car ceux qui vivent dans l'incohérence sont malheureux".

Le stoïcisme est une philosophie de la cohérence avec soi-même. Et voilà ce que cherche Marc Aurèle : vivre droit, c'est être aligné avec son daimôn intérieur, c'est être en cohérence avec son principe directeur, avec le principe spirituel qui nous constitue le plus intimement, le plus personnellement. Pour les uns cela pourra être des convictions, des valeurs, pour d'autres la foi, ou tout autre principe de vie... pour Marc Aurèle cela s'énonçait en termes de cohérence avec lui-même et avec le Tout dont, en tant que vivant, il se sentait instinctivement accordé. Un homme droit est "celui qui a établi sa demeure dans son for intérieur".

"Il faut être droit et non pas redressé". Cet aphorisme fait écho en moi parce qu'il indique une ligne de vie, dont on trouve, dans l'Histoire, des illustrations en plein, comme la vie de Spinoza, philosophe, penseur politique, qui s'est écarté ou s'est laissé écarté de sa communauté [la communauté juive d'Amsterdam] pour penser par lui-même - Spinoza sur lequel je reviendrai dans un billet futur.

Mais aujourd'hui c'est une terrible illustration en creux qu'offre la représentation politique dans notre démocratie.

Démocratie, comme on sait, est un mot grec, et la notion de démocratie est effectivement née en Grèce, vers la fin du sixième siècle avant J.-C.. La démocratie d'Athènes inspire nos démocraties sur le plan des principes, il y a toutefois un problème que ne connaissait pas la démocratie athénienne, et là-dessus elle ne peut nous servir de modèle, c'est celui de la représentation politique : c'était en effet une démocratie directe. Lorsqu'on disait "la parole est au peuple", la parole était réellement au peuple [à ceux qui avaient droit de citoyenneté, les femmes, les esclaves et les métèques étant exclus des débats] rassemblé sur l'agora.

Les petites dimensions de la cité-État permettaient ce que l'ampleur de nos démocraties modernes rend impossible. L'assemblée du peuple - l'ekklèsia - réunissait tous les citoyens jouissant des droits politiques ; tous pouvaient y prendre la parole. Donc pas de représentants : le peuple gouvernait, au lieu d'élire les hommes chargés de gouverner. La démocratie athénienne, si elle avait ses problèmes propres liés à son exercice pratique [problème de formation, de compétence du peuple ; sa capacité à raisonner sciemment ; sentiments incontrôlés etc.] échappait au risque de voir se constituer une classe politique soucieuse de succès immédiats et/ou d'intérêts personnels etc.

Le problème moderne de la représentation est double. Le premier est celui de la diversité des représentants. Comme on sait l'Assemblée nationale est fort peu représentative de la diversité réelle [origine, milieux, métiers etc.] de la population. Ce ne sont pas des idées, des idéologies qu'on devrait se soucier de bien voir représenter mais la vraie vie des gens. Selon Aristote, la valeur d'une assemblée réside dans la diversité des personnes qui la composent. Voilà qui devrait nous donner à réfléchir.

Mais le second problème est moralement donc politiquement absolument critique : c'est celui de la crédibilité donc de la confiance qu'on peut accorder à la représentation. Sans la confiance des mandants, que peuvent représenter les mandatés ? Ce n'est pas le souci de transparence [ce qui revient à reconnaître l'opacité] qui suffira à lui seul à rétablir la confiance. On est encore et toujours dans le redressement - là où il faudrait travailler à être en capacité d'être droit.



08/05/2013
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