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"Innombrable" Albertine : la connaissance de l'autre chez Proust

 

 

Encore un billet sur Proust… rappelez-moi ce que disait Anatole France : « La vie est trop courte et Proust est trop long »… mais enfin, pour ceux qui aiment, on ne se lasse pas. Donc, pour les amateurs parmi mes lecteurs, ce nouveau billet, où l’on voit dans les dernières lignes que Proust ne manque pas d’une certaine modernité. 

Autre trait d’anticipation - anecdotique j’en conviens - ce passage curieux dans  À l’ombre des jeunes filles en fleurs où Proust parle de photo-téléphone «  […] sa voix était comme celle que réalisera, dit-on, le photo-téléphone de l’avenir : dans le son se découpait nettement l’image visuelle. » Intéressant , non, pour un texte écrit dans les années 1910 ?


A-t-on quelque chose à apprendre (ou à prendre) de Proust ? Au delà du plaisir littéraire que donne la lecture de Proust, je suis pour ma part fasciné par sa prodigieuse sensibilité, qui s’exprime à travers ces fameuses phrases pleines de détours et de rebonds, d’incidentes, de digressions à en perdre le souffle - et appréhende les personnages : Swann et Odette, Bloch, Oriane, Verdurin, Albertine, Charlus…à la manière cubiste - donnant à voir ensemble et la face et le profil, les côtés lumineux et les parties sombres, voire des composantes apparemment incompatibles d’une même personnalité. Loin des cloisonnages surfaits auxquels nous habitue la pratique de la pensée unique ! 

Ces personnages, chez Proust, ne sont pas taillés d’un seul bloc, dans le marbre. Ils ne sont pas décrits réalistement, mais appréhendés à partir des impressions que le Narrateur [personnage principal d' À la Recherche du Temps perdu et qui reste inconnu : pas de nom, pas d’âge, pas d’apparence physique, le   « monsieur qui dit  je »] reçoit, ou a reçu dans le passé et dont il active la mémoire, ou en subit le choc [mémoire involontaire].

Les personnages de Proust ne nous sont pas présentés, comme le sont ceux de Balzac, Stendhal, Zola, Flaubert…Ils apparaissent, à nous lecteurs, comme ils apparaissent au narrateur lors de leur rencontre.

Quand Vautrin, pour prendre un exemple chez Balzac, est présenté dans Le Père Goriot, le lecteur dispose non seulement d'un rapide portrait et d'une esquisse de caractère, mais il apprend déjà sur le personnage bien des choses : « Sa figure, rayée par des rides prématurées, offrait des signes de dureté que démentaient ses manières simples et liantes… Il était obligeant et rieur. Si quelque serrure allait mal, il l’avait bientôt démontée, rafistolée, huilée, limée, remontée, en disant : "Ça me connaît."  Il connaissait tout d’ailleurs, les vaisseaux, la mer, la France, l’étranger, les affaires, les hommes, les événements, les lois, les hôtels et les prisons… À la manière dont il lançait un jet de salive, il annonçait un sang-froid imperturbable qui ne devait pas le faire reculer devant un crime… » 

Les personnages de Proust, eux, ne sont pas présentés, par un narrateur omniscient qui dispose à l’avance d'informations annonciatrices de l'intrigue : ils apparaissent : et chacune des rencontres offre, avec un nouveau ressenti, un point de vue différent, complémentaire, quelquefois contrasté (la face et le profil du cubisme). Chaque "apparition", dit Proust, "est une création nouvelle, différente de celle qui l’a immédiatement précédée, sinon de toutes ". 

Prenons ainsi la duchesse de Guermantes. Le narrateur se remémore la magie dont ce nom de Guermantes était auréolé dans son esprit d’enfant.  Imbibé « de la teinte orangée d’une syllabe » , « antes », l’enfant aime déjà la duchesse de Guermantes, avant de l’avoir vue. La duchesse contient dans sa personne « […] tout ce  "côté de Guermantes"   ensoleillé, le cours de la Vivonne, ses nymphéas et ses grands arbres […] » . 

Mais la personne réelle apparaît dans l’église de Combray pour le mariage de sa fille : « une dame blonde avec un grand nez, des yeux bleus et perçants, une cravate bouffante en soie mauve, lisse, neuve et brillante, et un petit bouton au coin du nez »... « Ma déception était grande », se remémore le narrateur. «  Elle provenait de ce que je n’avais jamais pris garde quand je pensais à Mme de Guermantes, que je me la représentais avec les couleurs d’une tapisserie ou d’un vitrail, dans un autre siècle, d’une autre manière que le reste des personnes vivantes […] Le soupçon m’effleura […] que son corps, ignorant du nom qu’on lui appliquait, appartenait à un certain type féminin, qui comprenait aussi des femmes de médecins ou de commerçants. » 

Le narrateur, toutefois, n’en reste pas à ce point de vue. « Je savais très bien que pour nombre de gens intelligents elle n’était pas autre chose qu’une dame quelconque […] mais j’avais adopté un autre point de vue dans ma façon de jouir des êtres et des pays. »  Et il suffira d’un regard de la dame, qui flâne distraitement et s’arrête sur l'enfant, d’un sourire de suzeraine pour que le narrateur soit emporté de l’autre côté, le côté de Guermantes. « Et aussitôt je l’aimai. » 

Déception. Amour. Commence un cycle où les points de vue vont se diversifier et se recomposer pour appréhender dans le temps, en intégrant toutes ces impressions parfois contradictoires, le personnage composite que rencontre le narrateur - que nous rencontrons à travers son expérience.

Voilà la méthode (au sens propre : le chemin, le cheminement) que suit Proust.

Mais j’en viens au personnage emblématique d’Albertine [qui est le personnage dont le nom revient le plus souvent dans la Recherche]. Proust dit d’Albertine qu’elle est « innombrable » . Elle apparaît au cours des rencontres comme un faisceau de différences cloisonnées, d’incompatibilités contigües ; sous ses « bonnes façons » perce «  son ton rude et ses manières  "petite bande" », se dévoile son côté « mauvais genre » ; surtout le narrateur découvrira, devinera au cours de sa relation amoureuse, dont la remémoration occupe une grande partie du récit de la Recherche, l’indifférenciation d’Albertine : elle aime, a aimé d’autres jeunes filles...

Les personnages chez Proust sont toujours associés à l’espace, aux paysages. La première vision de la duchesse de Guermantes était située dans l’église de Combray, sur ses terres (Combray dépend de Guermantes).  Les «  jeunes filles en fleurs » , elles, apparaissent dans le cadre de la cité balnéaire de Balbec ; elles sont  liées à la mer, à la plage, où elles évoluent en « petite bande », déambulent comme «  une bande de mouettes qui exécute à pas comptés sur la plage une promenade » , se mêlant au paysage changeant : « Ces mélanges charmants qu’une jeune fille fait avec une plage, avec la chevelure tressée d’une statue d’église, avec une estampe, avec tout ce à cause de quoi on aime en l’une d’elles, chaque fois qu’elle entre, un tableau charmant, ces mélanges ne sont pas très stables. » 

De ces « mélanges »  instables se détachent des individualités : Albertine, Andrée, Gisèle… Le narrateur rêve de se mêler à la bande : « […] moi-même je pourrais un jour prendre place entre elles […] j’avais cru possible, moi spectateur, de prendre place, aimé d’elles entre les divines processionnaires ». Bientôt son désir s'accomplit et il devient un familier de la bande  : « Elles étaient assemblées autour de moi ; et entre les visages peu éloignés les uns des autres, l’air qui les séparait traçait des sentiers d’azur comme frayés par un jardinier qui a voulu mettre un peu de jour pour pouvoir circuler lui-même au milieu d’un bosquet de roses. » 


« Entre ces jeunes filles, tiges de roses dont le principal charme était de se détacher sur la mer, régnait la même indivision qu’au temps où je ne les connaissais pas et où l’apparition de n’importe laquelle me causait tant d’émotion en m’annonçant que la petite bande n’était pas loin. » 

Du sein du groupe, l’une d’entre elles se révèle la plus marquante aux yeux du narrateur qui, des années plus tard, réactivera ce souvenir : « Au milieu des autres, elle s’arrêtait souvent, forçant ses amies qui semblaient la respecter beaucoup, à interrompre aussi leur marche. C’est ainsi, faisant halte, les yeux brillants sous son "polo", que je la revois encore maintenant, silhouettée sur l’écran que lui fait, au fond, la mer, et séparée de moi par un espace transparent et azuré, le temps écoulé depuis lors, première image, toute mince dans mon souvenir, désirée, poursuivie, puis oubliée, puis retrouvée, d’un visage que j’ai souvent projeté dans le passé […] .»

Ce visage qui a fini de se dégager de la fréquentation de la petite bande - «  elle avait enfin un visage » - c’est celui d’Albertine, que le narrateur, lors d’une scène intense en émotions, tentera d’embrasser.  Mais il se heurte à une expérience de morcellement et de rejet. « […] C’est dix Albertines que je vis […] une déesse à plusieurs têtes […] mes yeux cessèrent de voir, à son tour mon nez, s’écrasant, ne perçut plus aucune odeur, et sans connaître pour cela davantage le goût du rose désiré, j’appris, à ces détestables signes, qu’enfin j’étais en train d’embrasser la joue d’Albertine ».

« Détestables signes », prémonition de la « bombe » qui éclatera plus tard, quand, après quelques soupçons, le narrateur, engagé dans cette relation d’amour-haine, de désir-dégoût, de retrouvailles-séparations, a confirmation, après la mort d’Albertine, des activités homosexuelles de la disparue.

La perception d’Albertine avait toujours été incohérente, disparate, dans ce réceptacle qu’offrait l’amour du narrateur, lequel évoque « ce fractionnement d’Albertine en de nombreuses parts, en de nombreuses Albertine » qui le trouble car cela agit encore en lui : "[…] ces moments du passé ne sont pas immobiles ; ils gardent dans notre mémoire le mouvement qui les entraînait vers l’avenir - vers un avenir devenu lui-même le passé - nous y entraînant nous-mêmes. »

Proust en est convaincu : « L’homme est l’être qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu’en soi, et, en disant le contraire, ment. » On ne connaît les autres qu’en soi :  à travers précisément les sensations, les impressions, innombrables, variées, changeantes, quelquefois contradictoires qu’ils laissent en nous. Et finissent par agir en nous-mêmes nous modifiant nous-mêmes. 

Nous voilà bien loin d’un univers simple, voire simpliste, l’univers des idées reçues, ou celui peuplé de monsieurs-je-sais-tout. Les personnages de Proust sont composites, formés d’éléments différents, contrastés, changeants. Perçus à travers l’extrême sensibilité du narrateur [que traduisent à merveille les longues phrases de Proust, la ramification en disjonctions, en distinctions], ils révèlent en définitive à ce dernier qu’il n’est pas lui-même un être simple : « Ce n’était pas Albertine seule qui n’était qu’une succession de moments. C’était aussi moi-même […] Je n’étais pas un seul homme. » 


En somme, cette réflexion va surprendre, je me prends à penser que Proust anticipait en quelque sorte dans son roman l’approche de Heidegger vis-à-vis de l’être. Ce qui préoccupait Heidegger, c’était de penser. Mais penser, disait-il, ce n’est pas manier des concepts. Le concept éloigne du réel, le masque. Penser signifie voir ce qui est, voir ce qu’est le phénomène. Cela peut paraître surprenant, mais nous sommes très peu préparés à voir ce qui est.

Il s’agit pour Heidegger - l’expression est forte - de sortir de « la camisole de force des concepts » pour ouvrir un autre rapport à la pensée qui ne repose pas sur la saisie mais sur le regard, qui ne cherche pas  « capter » le phénomène considéré, mais à le faire « apparaître » - faire que nous soyons à même de rassembler et de recueillir ce qu’il est. 

La rencontre de l’autre, chez Proust, relève du même processus. Elle se fait non en tentant de « capter » l’autre à travers une image, une représentation, un savoir - mais en le laissant « apparaître » et en entrant en lien à sa présence même : ce qui explique que la connaissance de l’autre nous modifie nous-même, éclaircit notre rapport à notre propre existence : nous apprend à être un être humain.

 

 



04/10/2014
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