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L'esprit d'équipe



L'actualité sportive vient de nous offrir, avec la victoire de l'équipe nationale de handball en championnat d'Europe, une très belle illustration de ce qu'est un véritable esprit d'équipe.

La même équipe a été championne olympique aux derniers Jeux. A l'époque, un journaliste de La Croix, Bernard Gorce, avait recueilli les propos de l'entraîneur Claude Onesta.

Il vaut la peine de citer in extenso ce texte que m'a communiqué mon fils Alexandre tant il est éclairant. Onesta montre très bien ce qui fait concrètement une bonne équipe : ce n'est pas une question d'amitié -  dans le groupe tout le monde n'est pas ami -, pas une question de sentiments, mais de complicité, basée sur le partage des objectifs, le respect de l'autre - chacun a besoin de l'autre pour réussir -. et une grande franchise entre équipiers, pour progresser, le tout amenant le groupe à trouver un équilibre qui lui donne sa pleine dimension.

Voici donc ce texte lumineux qui relate une "aventure humaine" :

"Aux jeux olympiques de Pékin, nous avons vécu deux mois ensemble et disputé seulement douze matchs. Les joueurs s'entraînaient deux à trois heures quotidiennement sur le terrain. Le reste était du temps de vie commune, aussi déterminante pour la vie du groupe que ce que l'on accomplit sur le plan sportif. Pour obtenir une bonne équipe sur le terrain, il faut de la complicité. Je ne parle pas d'amitié. Dans un groupe de quinze personnes, tout le monde n'est pas ami. Certains joueurs de l'équipe nationale ne passeraient pas leurs vacances ensemble ! Dans le sport professionnel, comme dans toute vie sociale, on ne fonctionne pas sur des sentiments. Au-delà de l'amitié, il est question de respect, de responsabilité, et d'objectifs communs.

Les joueurs sont avant tout des collègues, des partenaires, qui ont compris que l'objectif ne saurait être gagné que par la performance de tous. L'esprit d'équipe, c'est d'abord des gens qui sont capables de mettre en oeuvre des comportements adaptés pour atteindre un but. Chacun a besoin de l'autre pour réussir. C'est la règle de base de l'esprit collectif. Je ne vois pas mon partenaire comme un concurrent mais comme quelqu'un qui, se réalisant pleinement, va permettre au groupe de réussir.

La dureté de la compétition en fait une épreuve perturbante, souvent traumatisante. Seule la cohésion permet de rebondir et de dépasser la difficulté pour aller rechercher de nouvelles victoires. Cela rend nécessaire d'être entre nous d'une franchise totale qui peut parfois être rude. Les équipiers se disent des choses difficiles à entendre. L'amitié, au contraire, amène les individus à se protéger les uns les autres au risque de ne pas exprimer ce qui est nécessaire pour progresser. L'esprit d'équipe exige d'exclure toute tricherie, de veiller à ce que chacun soit exactement dans son rôle. Sur ce point, j'ai souvent l'impression que le grand public et les médias ne comprennent pas ce qu'est une grande équipe. Ce n'est pas l'addition des stars qui fait la qualité d'une équipe. Quel sens aurait un casting de cinéma qui ne retiendrait que des premiers rôles ? Il en va de même pour le sport. Si je ne sélectionne que des candidats au premier rôle, tous ceux qui ne l'obtiendront pas pendant la compétition seront en souffrance. Et un homme qui souffre, c'est un homme moins performant, qui crée des perturbations, qui menancent l'équilibre. Une bonne distribution suppose de trouver des personnes qui vont s'impliquer dans un rôle mineur et en seront satisfaites. Souvent, c'est dans la force et l'investissement de ceux qui jouent peu que l'on trouve un élément fort de la cohésion du groupe. Et parfois, même, la surprise va venir d'un second rôle.

L'entraide se joue sur le terrain et dans les moments de vie. Au village olympique, nous ne vivions pas à l'hôtel mais à six ou huit dans quatre appartements, sur un même palier. Le séjour est une aventure collective dix heures par jour. Si l'on a gagné la Coupe du monde, c'est aussi parce qu'on a réussi à vivre deux mois ensemble sans le moindre accroc. Ce groupe se connaissait depuis longtemps et chacun avait fait de la médaille d'or son objectif prioritaire. Nous étions si investis que, vu de l'extérieur, on a pu donner l'impression d'un groupe de copains. La réalité est que cette cohésion reposait sur un pacte.

Cela étant, il arrive que des équipes prennent une dimension qu'on n'imaginait pas au départ. A Pékin, nous avons eu la sensation, à mesure que la compétition avançait, que rien ne pouvait disloquer ce groupe car il avait trouvé son équilibre. Je vis avec ces joueurs depuis sept ans. Chacun avait tellement identifié l'objectif des JO comme la priorité que les problèmes, les aléas de fonctionnement ne pouvaient plus avoir de prise sur l'investissement. Ces joueurs comptent tous parmi les meilleurs du monde. En tant qu'entraîneur, je ne prétends pas leur apprendre à jouer. Mon rôle est de trouver et de préserver l'équilibre qui va donner sa dimension optimum au groupe. Et lorsqu'on voit une équipe devenir imbattable, on éprouve un sentiment du devoir accompli, de joie et de bonheur. La création d'une grande équipe semble une quête impossible, mais chaque fois que l'on s'approche de l'excellence, on connaît cette sensation unique de force et de puissance générée par une vie collective maîtrisée. Les Jeux de Pékin resteront un de ces moments rares qui font que, bien des années plus tard, les joueurs se réuniront parce qu'ils ont appartenu à cette équipe. Je dirais presque que le handball est un prétexte au regard de l'aventure humaine que nous avons vécue."


02/02/2010
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