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La nuit américaine

 

 

 L'ère Trump n'est pas commencée que les ciels s'obscurcissent (à part celui des marchés financiers qui anticipent de beaux jours pour leurs affaires). Les démocrates de tous pays, eux, ont tout lieu de craindre. Le côté sombre de l'Amérique nous menace. Le rêve américain des années sixties d'une société plus avancée pourrait bien aujourd'hui devenir notre cauchemar.

Certes, et comme souvent, on peut tenter de se rassurer à bon compte : Trump, le pragmatique, ne met-il pas déjà beaucoup d'eau dans son vin ? Oui, peut-être, mais le vin reste ce qu'il est, une mixture épouvantable issue des raisins de la colère d'une société qui, ce n'est pas d'hier, a commencé de s'affaisser sur elle-même. Et nous risquons bien de suivre  — sauf à nous réveiller, pour sortir du cauchemar.

Thanksgiving, qui célèbre les récoltes et rend grâce des bonheurs reçus pendant l’année, a ce jour un goût amer.

L'Amérique, semble-t-il, a trouvé son barbare. Avec une lucidité implacable, Cioran, qui ne cessa de dénoncer les faux-semblants de son temps, nous en avait averti : "Toute civilisation exténuée attend son barbare, et tout barbare attend son démon" ( De l'inconvénient d'être né ).

 

Je reprends ci-dessous des extraits d'un billet publié en avril 2010. Encore un texte, pourtant ancien, qui n'a guère perdu de son actualité.

 

 

 

Billet 4 avril 2010 

Le rêve américain est terminé  

[...]

 

La société américaine représentait pour nous, dans les années sixties, la réalisation d'un rêve : le  rêve américain.  Elle matérialisait pour nous, dans de nombreux domaines (mode de vie, technologies, arts etc.), ce qui pouvait nous arriver de mieux, espérait-on, dans les  vingt ou trente années à venir. Son avance sur nous nourrissait notre rêve.
 
Qu'est ce rêve devenu ?

 

Pour le dire d'un mot, voici mon ressenti : le rêve est terminé. Et autant, dans le rêve, l'Amérique nous précédait de quelques vingt ou trente ans, autant, aujourd'hui, dans l'affaissement, nous sommes dans la simultanéité.
 
Car nous sommes, de part et d'autre de l'Atlantique, dans l'affaissement. Ce qui se passe aujourd'hui en Amérique n'est pas différent — à quelques ingrédients près — de ce qui se passe aujourd'hui chez nous. Même si l'Amérique reste l'Amérique. Tout est plus grand, tout est plus fort : d'où l'intérêt pour nous d'observerLe phénomène américain nous offre comme un miroir grossissant. 
 
L'Amérique souffre de désindustrialisation. Elle perd des pans entiers d'emplois dans ce secteur. Il y a quelques jours, les journaux de Californie faisaient leurs gros titres de la fermeture totale de la dernière usine automobile (une usine Toyota) dans l'État, à Fremont. Gros titre du San Francisco Chronicle du 30 mars : "Crisis or catalyst ?". Crisis : 4700 emplois directs rayés d'un coup, 25000 au total en comptant les sous-traitants, commerces, hôtels, restaurants  etc., toute une vie locale durement touchée (Fremont compte 206000 habitants). Les emplois partent au Canada et au Japon, rien de nouveau sous le soleil de la mondialisation. Mais — nous sommes en Amérique — le journal pointe que c'est aussi catalyst : et de lister dans la foulée toutes les opportunités que les travailleurs sont supposés pouvoir retrouver dans les new business, green techs etc.... 
 
Les pertes d'emplois dans le pays sont conséquentes. Le taux de chômage est monté à 10%  (un taux tout à fait inhabituel), 12,5% pour la Californie, qui compte 37 millions d'habitants. Encore s'agit-il des chiffres officiels. A noter que dans le système américain, si au bout de 6 mois vous n'avez pas repris un job, vous êtes rayés des listes de chômeurs. La réalité, c'est que 20% des Américains n'ont pas de travail. Pour certaines catégories, la construction par exemple, le taux monte à 34,8% (source : Time, April 5, 2010). 
 
La régression en Amérique, ce sont aussi les infrastructures — ponts, routes, aéroports — qui se dégradent, faute de budgets. Les 'autoroutes de l'information' réduites à l'état de départementales. Les transports en commun dont les services sont dégradés. Le budget de l'éducation touché également (dernière mesure : le raccourcissement de l'année scolaire d'une semaine — pour économies). Etc.
 
Sur le plan économique, le fossé entre les riches et les pauvres se creuse un peu plus chaque jour. La société américaine ressent durement l'injustice qui règne dans le pays. Dans les années sixties on se battait pour des idées. Aujourd'hui on se bat pour survivre. La crise immobilière présente, bien présente, rend encore plus ardu ce combat. Les gens ne s'intéressent plus qu'à la dégradation de leurs conditions d'existence. Ils se moquent du reste.
 
L'Amérique d'aujourd'hui, telle que je la perçois, est plus que jamais matérialiste. C'est une société du plein. Il n'est que de voir la population moyenne constamment en train de s'empiffrer de burgers, absorber à toute heure d'immenses gobelets de cocas etc., pour comprendre que l'obésité, chez eux, n'est pas une maladie dont on souffre, mais un mode d'être assuméC'est le mode d'être d'une société qui ne vit symboliquement que du plein. Toujours, partout, il s'agit de se remplir toujours plus. Pour chasser l'angoisse du vide ? En tout cas, ça fait les beaux jours de la société de consommation.
 
Les beaux jours ? Pas tout à fait. Car la crise touche précisément les gens dans leur pouvoir d'achat. Donc, à la fois on est soumis à l'injonction : consommez ! consommez ! — et, dans le même temps, la consommation baisse ou stagne, faute de moyens pour acheter.
 
Les marchands, du coup, — se heurtant aux limites de la consommation artificielle -— s'emparent de tout ce qui émerge. C'est ainsi que le nouveau mode de vie émergent écolo, les produits organics etc. font l'objet de toutes leurs attentions. Vu sur une affiche à SF : "Through gardening, Grandma taugh me how to grow with nature. She would say often, 'take the darkness with the light, and everything will be all right' ". C'est beau. Suivait une réclame bien appuyée pour des produits organics. Les marchands s'emparent de tout, y compris des émergences contestatrices.
 
Le philosophe grenoblois Gilles Lipovetsky a jadis commis un livre — un best seller — L'ère du vide. C'était en 1983. Son propos était d'analyser notre société, qualifiée par lui de "post-moderne". Il mettait en avant le néo-individualisme narcissique caractérisant, selon lui, le vide de la société. Aujourd'hui, je parlerais de l'aspiration au plein de la société américaine. C'est l'ère du plein qui qualifie cette société. 
 
Cette "ère du plein" conduit à tout matérialiser. Y compris ce qui échappe précisément à cette problématique. Prenez le remarquable discours de Steve Jobs, que j'ai rapporté dans un précédent billet ( Steve Jobs, une leçon de vie ). J'ai noté que les réactions de l'auditoire — de jeunes et brillants graduates, l'espoir de la nation — étaient des plus molles. Pire. Allez dans une librairie à San Francisco  : vous verrez des consoles entières consacrées... à des ouvrages utilisant, analysant en tout sens ce discours de Steve Jobs, pour en faire la bible de recettes en tout genre : comment réussir en affaires, comment gagner beaucoup d'argent etc.  Alors que tout le discours est pour inviter...  à être soi ! Etre sujet, être proche de son propre désir, proche ce qui nous relie à l'énergie qui passe par nous ! (Je serais curieux de savoir ce que Jobs pense de la littérature qu'il inspire).
 
Mais ainsi va la société américaine. Elle change tout ce qu'elle touche en Matière. Même la spiritualité. Prenez des gens comme Eckart Tolle, auteur d'un best seller mondial "Le pouvoir du moment présent, guide d'éveil spirituel". La démarche personnelle à l'origine de l'ouvrage est sympathique, émouvante même l'histoire de vie de cet homme, — et puis ça devient n'importe quoi, un quelconque recueil de recettes à tout faire, une affaire de business avec production en série de cassettes, vidéos etc. — en lieu et place de la précieuse invite originaire à devenir soi.
 
J'ai lu sur la plaque d'un cabinet de consultant : "Strategies for living a rich life". Je me doute bien qu'il s'agit d'une vie riche en §. La richesse intérieure n'est pas dans le champ stratégique.
 
L'Amérique n'a plus de quoi faire rêver. La société américaine s'affaisse sur elle-même. Ce que nous appréhendons de cet affaissement est vu comme dans un miroir grossissant qui nous renvoie, en plus large, notre propre image. Non pas celle dans vingt ans, dans trente ans. La nôtre aujourd'hui, maintenant.
 
[...]


25/11/2016
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