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Lucrèce un passeur

 

Le hasard de la récupération de quelques vieux livres issus de la bibliothèque d'un professeur de lettres des années 1900 m'a mis entre les mains un exemplaire ancien d'une édition bilingue latin-français de Lucrèce  [Paris, Garnier Frères, 1871].

Le poème extraordinaire de Lucrèce, le "De rerum natura", est un des chefs-d'oeuvre de la littérature latine et peut-être universelle. Un auteur écrivait il y a une cinquantaine d'années : «Il n'y a sans doute pas de plus beau poème scientifique que le De rerum natura» [Jean Bayet, Littérature latine, Paris, Armand Colin, 1960].

De fait, Lucrèce expose dans ce poème didactique sur la "nature des choses" des idées, pas vraiment novatrices - puisque reprises, comme il nous en avertit lui-même, du philosophe grec Épicure, qui lui-même s'inspirait de Démocrite - mais étonnamment modernes, qui semblent anticiper ce que sera la vision de la physique, à savoir que le monde est constitué de petites particules de matière, les atomes,  et de vide.  On peut considérer comme un développement et une conséquence de la théorie atomique le fameux axiome : "Rien ne vient de rien, rien ne retourne dans le néant", énoncé dans le poème de Lucrèce.

Michel Serres s'est attaché jadis à montrer ces liens de filiation entre la physique moderne et Lucrèce [in  La naissance de la physique dans le texte de Lucrèce : fleuves et turbulences, Paris, Minuit, 1977].

Je voudrais, pour ma part, retenir un autre aspect de la figure de Lucrèce : au fait, pourquoi ce poème ? Un poème magistral, et pourtant assez rude, brut de forme, magnifique, resté inachevé...

Et d'abord, qui était Lucrèce ? On n'en sait pas grand chose : né vers 95 av. J.-C. ; peut-être dans une des familles les plus anciennes de Rome ; assista aux dernières convulsions de la République ; mourut jeune [environ 40 ans] vers 55 av. J.-C., de façon tragique [suicide ?].

Pourquoi un poème scientifique ? Pour ce qui est de la forme poétique, Lucrèce est allé au-devant de nos questions. Il nous livre cette comparaison :

"Comme ces médecins habiles, qui, pour engager les jeunes enfants à boire la potion amère, dorent d'un miel pur les bords de la coupe, afin que leurs lèvres, séduites par cette douceur trompeuse, avalent sans défense le noir breuvage, innocent artifice qui rend à leurs jeunes membres la vigueur de la santé : ainsi, le sujet que je traite étant trop sérieux pour ceux qui n'y ont pas réfléchi et rebutant pour le commun des hommes, j'ai emprunté le langage des Muses, j'ai corrigé l'amertume de la philosophie avec le miel de la poésie."  [I, 934]

Ce sujet jugé "sérieux" voire "rebutant", dont Lucrèce espère corriger l' "amertume" avec le "miel de la poésie", c'est tout simplement un traité de physique :  De rerum natura, De la nature des choses.

Mais pourquoi un traité de physique, en ce moment de troubles politiques et de désordres économiques qui agitent Rome, dédié à un politique, un certain Memmius ?

Ce Memmius était engagé dans les affaires de l'État ;  il avait de l'ambition, avait participé à des combats politiques, avait recherché et obtenu les honneurs ; cependant il ne put jamais s'élever au-delà de la préture ; il eut des démêlés avec un certain Posthumus, que défendait Cicéron ; s'étant présenté au consulat, il échoua...  
Memmius se trouvait engagé dans la mêlée des partis, comme il résulte de ces vers qui terminent l'invocation : "Dans les troubles de ma patrie, m'est-il permis de chanter, et l'illustre Memmius manquera-t-il à la défense de l'État pour prêter l'oreille à mes sons ?"

Dans cette période de désordres, de guerres intestines [la République romaine, après avoir connu les violences de l'anarchie qui voit s'opposer des bandes rivales, de la proscription, de coups d'État... va bientôt chuter], Lucrèce entreprend donc d'écrire un poème "scientifique". Quel était son dessein ? Il veut inciter non seulement son ami Memmius, mais ses contemporains, à prendre du recul, à juger de la vraie nature des enjeux, de la destinée, qui est affaire d'hommes et non des dieux... Un décentrement donc de la triste histoire des affaires humaines, et un recentrement sur la grande histoire, celle de l'univers, le grand Tout dont nous faisons partie, qui n'a d'autre explication à lui-même que sa nature et sa composition ; les dieux étant relégués loin de l'univers, sans rapports avec le monde et les hommes.

La religion est vaincue : Exit le tyran "qui, du milieu des nues, montrait sa tête épouvantable, et dont l'oeil effrayant menaçait d'en haut les mortels" [I, 64]. "La crainte subjugue tellement les coeurs des mortels, qu'à la vue des phénomènes du ciel et de la terre, dont ils ne pouvaient pénétrer les causes, ils ont imaginé des dieux créateurs" [I, 152]. Les propriétés et les mouvements de la matière trouvent leur explication dans les atomes, le vide, et les turbulences qui font et défont les choses en composant, décomposant et recomposant des arrangements d'atomes. "Quand nous serons assurés que rien ne se fait de rien, nous distinguerons plus aisément le but où nous tendons, la source d'où sortent les êtres, et la manière dont chaque chose peut se former sans les secours des dieux" [I, 157-159].

Certains commentateurs citent à l'envi un passage de Lucrèce pour fustiger la morale du philosophe : "Qu'il est doux quand les vents lèvent la mer immense, d'assister du rivage au combat des marins! Non que l’on jouisse alors des souffrances d’autrui, mais parce qu’il nous plaît de voir qu’on y échappe. Doux aussi, lors des grands carnages de la guerre, de regarder de loin les armées dans la plaine. Mais rien n’est aussi doux que d’habiter les monts, fortifiés du savoir, citadelle de paix, d’où l’on peut abaisser ses regards vers les autres, les voir errer sans trêve, essayant de survivre, se battant pour leur rang, leur talent, leur noblesse, s’efforçant nuit et jour par un labeur extrême, d’atteindre des sommets de pouvoir, de richesse… Misérables esprits des hommes, cœurs aveugles ! dans quelle obscurité, dans quels périls absurdes, se consume pour rien leur presque rien de vie ! [II, 1 ss]

Pour ma part, je n'entends pas les choses de cette façon. Lucrèce oppose aux vains combats des hommes adonnés à la poursuite des honneurs et des richesses, et à la conquête du pouvoir, le bonheur pacifié de qui s'est recentré sur soi comme en une citadelle intérieure, pour vivre une vraie vie, libéré des craintes et des superstitions ; s'insérer au mieux dans le cosmos ; être maître de soi en vue du bonheur.

La vie est fragile et tout la menace : les maladies, la guerre, la précarité des biens, et au bout du compte la mort. Mais l'âme, pour Lucrèce, ne survit pas au corps : "Qu'est-ce donc que la mort, et que nous importent ses terreurs, si l'âme doit périr avec le corps ?" [III, 842]. "Celui qu'une mort éternelle a délivré de la vie n'est-il pas au même état que s'il ne fût jamais né ?" [III, 880-882]

Ce qui compte en définitive pour Lucrèce, c'est la perpétuation dans le grand Tout : "C'est une loi de la nature que la vieillesse cède la place au jeune âge, et qu'ainsi les êtres se perpétuent les uns par les autres. Rien ne tombe dans l'abîme du Tartare. Il faut que la génération présente serve de semence aux générations futures." [III, 977-980]. Et cette réflexion bien moderne dans ses termes : "Nous n'avons que l'usufruit de la vie, sans en avoir la propriété." [III, 984]

Le poème de Lucrèce comporte bien d'autres notations philosophiques qui touchent la dimension, la nature du cosmos, et la place de l'homme dans le cosmos. La dernière question que je me pose est celle-ci : est-ce un hasard si ce poème a été écrit à ce moment-là de l'histoire de la société romaine ?

Je pense que non. Dans les années 50 av. J.-C., années de composition du poème, la société romaine connaît des mutations considérables qui aboutiront à la fin de la République et à l'avènement  non seulement d'un autre régime, couramment appelé l'Empire, en fait une "monarchie", mais aussi d'une nouvelle "culture" : jusque-là dominée par la civilisation hellénistique, Rome acquiert sa propre personnalité gréco-latine. Lucrèce se situe exactement à ce moment de mutations.

La population est lassée des guerres intestines et des proscriptions ; elle aspire à la paix :  Lucrèce promeut la paix intime, la paix intérieure, comme bien suprême. Les dictateurs depuis Marius et Sylla jusqu'à César et les imperatores qui bâtiront l'Empire, Octave, Auguste... tous s'efforcent de mobiliser les divinités au service de leurs ambitions personnelles : pour Lucrèce les dieux existent sans doute mais vivent dans leur domaine réservé sans jamais s'occuper des hommes ; de ce fait il ne faut ni les craindre ni les adorer.

Le poème est inachevé. Lucrèce lui-même passera plus ou moins à la trappe : Cicéron  n'en dit rien ; silence également sous l'Empire. Lucrèce est un gêneur ; sa pensée est politiquement incorrecte.

En s'emparant de la Grèce, puis de l'Égypte et de l'Orient, finalement du bassin méditerranéen tout entier, Rome offrait à la philosophie, spécialité grecque,   un champ d'exercice tout à fait exceptionnel. Lucrèce aura été  un de ces passeurs par lesquels la philosophie antique arrivera jusqu'à nous.



08/06/2013
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