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Michel Onfray : le coût médiatique


Ci-joint un nouveau billet de mon épouse Chantal sur un sujet qui occupe l'actualité culturelle :


Dans un blog précédent, j'avais réagi au phénomène médiatique "Elisabeth Badinter". Aujourd'hui, je réagis au dernier ouvrage de Michel Onfray, lequel s'inscrit dans la lignée de celui d'Elisabeth Badinter, même si le profil des auteurs, leur personnalité, les thèmes abordés et les publics visés sont différents. Dans les deux cas, on a affaire à une polémique préparée comme un produit marketing, et on y retrouve les mêmes ingrédients : un pamphlet traitant d'un sujet sensible pour le public visé, un lancement préparé et annoncé à grand bruit par un battage médiatique soigneusement orchestré, des livres qui se vendent et une explosion émotionnelle de passions - amour/haine et indignation - une guerre entre ceux qui sont pour et ceux qui sont contre. L'auteur vend et il se vend. 

Dans le cas de Michel Onfray, les réactions passionnelles sont aiguisées par un titre provocateur "Le crépuscule d'une idole, l'affabulation freudienne", mais le débat n'aura pas lieu. On en reste au niveau de la controverse entre deux camps, ceux qui se rangent derrière Onfray et les défenseurs de Freud. Et la querelle  de se déchaîner sur un mode extrêmement agressif, le ton de la défense empruntant celui de l'attaque et réciproquement, avec surenchère de violence.

Dans ce cas, l'intellectuel est rendu au statut d'agent marketing, exploitant d'émotions et de passions, avec, à la clé, l'enjeu du pouvoir de l'ego et celui de l'argent. A l'image du  modèle dominant dans notre société...

A partir de là, je me pose la question de la place et de la fonction des intellectuels aujourd'hui - car il s'agit d'intellectuels - ou du moins qui se disent tels. Dans mon esprit, ils sont censés penser et apporter des éléments d'analyse pour la pensée des autres, ils sont censés nous aider à identifier où se situent les bonnes questions à se poser et comment se les poser pour alimenter notre réflexion, et permettre d'aiguiser notre jugement. Or les ouvrages de ce type n'apportent rien de tel, voire ils nous détournent du débat qui pourrait être introduit par les titres qu'ils proposent, en provoquant des réactions passionnelles. 

On peut rapprocher ce qui se passe dans la sphère intellectuelle de ce qui se passe dans le monde de l'information. Qu'est-ce qui remplit les colonnes de nos journaux, inonde nos radios et nos télévisions ? Pour exemple, l'état de santé de Johnny Hallyday, la contravention routière pour port de la burqa, les révélations sulfureuses autour d'un footballeur... occupent nos média inlassablement. Les média mettent les projecteurs sur des informations mineures, l'essentiel étant ramené au second plan. Ces phénomènes, mobilisateurs d'émotions, occupent momentanément tout le devant de la scène et ensuite, sont remplacés par d'autres, répétant le processus indéfiniment.

Ce n'est pas seulement  l'objet du débat qui est déplacé, c'est aussi toute l'énergie mobilisée sur de tels phénomènes qui est perdue. Il y a un souci, une inquiétude, une angoisse de fond dans notre société,  et donc de l'affect en suspens qui se défoule dans la violence des émotions sur des objets déplacés de leur intérêt réel. Ainsi cette énergie ne se déploie pas de manière créative au service des vrais problèmes qu'il serait urgent de se poser et de considérer.

Ce processus est particulièrement bien illustré dans le cas Onfray.

Les propos tenus dans ce pamphlet choquent les esprits, à partir d'un point particulièrement sensible : il n'est pas neutre, en effet, de remettre en cause Freud - voire de "tuer le père" - pour emprunter des termes familiers à la psychanalyse. Dans son ouvrage, Michel Onfray mène un réquisitoire sévère et meurtrier contre Freud, le réduisant à un pur mystificateur. Dans la foulée, il neutralise complètement l'intérêt des théories freudiennes, en réduisant celles-ci au personnage sordide qu'il décrit.

Dans Le Monde daté du 16 avril dernier, précédant la sortie du livre le 21 avril, Elisabeth Roudinesco (historienne de la psychanalyse et collaboratrice du Monde, chargée de suivre ces sujets dans le quotidien) délivre une critique acerbe du brûlot : "Onfray projette sur l'objet haï ses propres obsessions", affirme-t-elle par exemple, utilisant ainsi les armes de la psychananyse contre son pourfendeur; critique à laquelle Michel Onfray répond de manière encore plus virulente dans Le Monde des débats daté du 22 avril. De nombreux médias entrent dans la mêlée. Quant au Monde, il s'est embourbé à ce point dans la bataille qu'il a reconnu être "tombé dans le piège
" (sic) et a dû faire appel à une médiatrice pour se justifier et s'expliquer (Le Monde daté du 2 mai).

La psychanalyse est ainsi mise en pâture, source de querelle épidermique, sans qu'il y ait vraiment de débat sur le fond. Or la psychanalyse mérite aujourd'hui d'être questionnée à différents niveaux et il est grand temps de le faire.

La psychanalyse, outre qu'elle se situe dans le champ de la thérapie, fournit des représentations de l'individu, une interprétation de l'homme à partir desquelles s'est élaborée une vision sociale, politique et morale, qui a imprégné notre culture et aussi contribué à la forger. Même si la personnalité de Freud est critiquable, peut-on faire l'économie du rôle que  la psychanalyse joue dans la culture ? La démystification de Freud visée par Onfray, en l'occurrence  son "déboulonnage" (terme employé dans les médias) n'épuise pas ce phénomène et son sens pour l'avenir.

Ce qui se passe dans ce monde "intellectuel" est inquiétant par son vide de pensée.

La véritable question posée est celle du "penser" : où sont les lieux où s'élabore la pensée créatrice ? Où vit la pensée ? Qui la fait vivre ? Où se transmet-elle ? Où s'échange-t-elle ? Certes pas dans ce genre d'ouvrage, et la vie intellectuelle paie cher ces coups médiatiques.











17/05/2010
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