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Pourquoi Intouchables nous touche

De mon épouse Chantal un billet qui essaie de comprendre pourquoi Intouchables nous touche

 

 

Quatre semaines après sa sortie, plus de 10 millions de spectateurs ont vu le film. Un exploit. Le succès dépasse toutes les prévisions. Les critiques, plutôt favorables au film, n’avaient pas prédit ce raz-de-marée. Ce ne sont pas les performances techniques qui expliquent ce succès, ni d’ailleurs le thème qui pourrait être banal. Eric Toledano et Olivier Nakache évoquent eux-mêmes un phénomène de société qui les dépasse.  Cela signifie que leur film a fait mouche chez les spectateurs, il fait vibrer des cordes sensibles et entre en résonnance avec des zones en eux où les raisons, les idées, les théories n’expliquent pas tout. Pour tenter de rendre compte de ce succès, certains l’expliquent par le fait qu’il renoue avec la tradition de la comédie française avec un duo d’acteurs exceptionnels, d’autres  par la façon humoristique de traiter un sujet aussi dramatique, etc… Mais je crois qu’on ne peut réduire à une interprétation unilatérale l’attrait que ce film exerce sur nous. Toutefois  je me demande pourquoi je suis touchée et ce qui me touche dans ce film.

 

Une situation dramatique – celle d’un tétraplégique dont le corps est rendu à l’impuissance totale à partir des épaules. Une situation reliée à une histoire « vraie », et nous savons que les deux réalisateurs et les acteurs ont rencontré Philippe Pozzo di Borgo, très riche héritier issu d’une lignée prestigieuse d’aristocrates et ancien patron des champagnes Pommery pour s’imprégner au mieux du personnage. La fiction s’inscrit dans le réel, même si elle s’en affranchit. Il ne s’agit donc pas d’un imaginaire impossible, inaccessible et de nombreuses allées et venues se font, dans nos esprits, entre le réel et l’imaginaire. Mieux : nous pouvons tricoter à notre guise du réel avec de l’imaginaire et cela contribue à apporter une dimension supplémentaire au film.

 

Le contraste extrême entre deux personnages que, dans la vie, tout oppose. D’un côté, un nanti culturel, social, économique. La vie lui a tout donné et sa situation a tout pour faire rêver, sauf qu’il est cloué sur un fauteuil, à la merci des autres, et qu’il souffre. De l’autre côté, un noir, caïd des banlieues, fraichement sorti de prison, qui essaie de profiter au maximum du système et vit cyniquement au crochet  de la société ; il incarne  celui qui est souvent stigmatisé et rejeté par la société. En fait, sur l’échelle sociale, tous les deux sont des marginaux, l’un par le haut (l’aristo), l’autre par le bas (le noir). Et aucun ne se prête à une identification massive du spectateur, puisqu’on ne peut rêver d’être ni l’un ni l’autre - même pas le nanti, tant le handicap de celui qui possède entre en contradiction avec son état. Ce n’est donc pas aux personnages que l’on va s’identifier. C’est autre chose qui va nous séduire.

 

L’étonnant et le surprenant, tant dans le film que dans la réalité, c’est que l’aristocrate devenu tétraplégique va choisir, au milieu de nombreux candidats certes caricaturés mais illustrant bien l’éventail des motivations possibles et imaginables pour assister un riche handicapé, cet aristo va choisir un soi-disant candidat qui n’en est pas un puisqu’il vient seulement faire tamponner son papier lui permettant de toucher le chômage. Driss ne veut pas travailler et il représente ouvertement, sans scrupules ni artifices, celui qui ne correspond pas au profil de poste, qui n’est même pas un vrai candidat et dont le comportement tranche d’emblée par son impertinence. Il sort du rang, du cadre et il provoque.

 

Des deux côtés, la rencontre paraît improbable, sinon impossible, vouée d’emblée à l’impasse, mais elle sera détonante. Pourquoi Abdel dans la réalité, et Driss  dans la fiction, est-il choisi ? C’est, de mon point de vue, le nœud central du film à partir de quoi tout se joue, mais qui en est aussi le mystère : c’est l’étincelle, mais aussi la boite noire car ce choix n’est pas expliqué et on ne peut réellement en rendre compte. Comment et par quel miracle cet homme dont le milieu incarne le comble du raffinement pourra-t-il d’une certaine façon s’abandonner entre les mains de cet homme fruste, rude, sans éducation ? Un indice nous est donné quand Philippe Pozzo de Borgo confie  « Nous étions deux desperados qui cherchaient un moyen de s’en sortir… Deux gars en marge de la société qui s’appuient l’un sur l’autre » (Le Parisien, le 2/11). Il a vu, reconnu dans l’autre le même abime qui le hante. Ils sont tous les deux marginaux. Est-ce pour cela qu’ils sont Intouchables ? Le mot Intouchable ou Dalit, en Inde, désigne un groupe d’individus exclus du système des castes.  Que s’est-il passé dans la tête de Philipe dont le choix restera incompris de son entourage qui le mettra en garde contre ce personnage si peu recommandable. Certes, il se reconnaît dans la marginalité de Driss ; certes, ce dernier  ne se positionne pas sur le registre de la pitié – ce dont le tétraplégique ne veut surtout pas -, mais quant à miser sur cette relation et à faire de Driss son auxiliaire de vie, il y a là un mystère. Il ne sont pas accordés et tout, apparemment, les sépare ; les goûts, les codes de référence ne sont pas les mêmes, ils vivent sur deux planètes différentes ; et l’environnement familial et social reste tout au long du film un révélateur de l’inadaptation de Driss à ce milieu.

 

Ce sont deux mondes qui se confrontent, voire parfois s’affrontent ; Il y a certes le riche et le pauvre, le patron et l’employé, le tétraplégique et le valide…Mais c’est au-delà de cette logique que se situe la quintessence du film. Leur relation est un défi permanent – propre à chacun mais commun - un défi dont l’enjeu est la vie, voire la survie. Cet effet détonateur va provoquer des étincelles et un véritable feu d’artifice tout au long du film dans des séquences désopilantes. D’ailleurs, d’une certaine façon, l’équilibre entre eux se rétablit du fait que le noir a un pouvoir que le nanti n’a plus. Ce qu’ils ont aussi en commun dans le film, c’est leur pouvoir de séduction, propre à chacun mais qui les réunit.

 

Ils sont intouchables, mais aussi inclassables, l’un et l’autre ; et on assiste, au long du film, à une transformation mutuelle. La relation d’aide se révèle en fait une relation transformatrice pour les deux. Ils sont intouchables, marginaux, tous les deux insoumis, mais ils se font complices pour la vie, vie qu’ils vont inventer ensemble. De cette rencontre presque impossible qui aurait pu conduire à l’impasse, au blocage, la vie va renaître pour l’un et l’autre, et c’est ensemble qu’ils gagnent ce pari.

 

Suivez-moi sur Twitter : @voilacestdit


01/12/2011
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