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Réel-virtuel : la confusion du sens

FUTURIBLES  N° 214  Novembre 1996

 

 

 

Réel-virtuel : la confusion du sens

 

 

 

Avec le développement galopant des nouvelles technologies de l'information et de la communication, le virtuel s'installe à une vitesse foudroyante dans nos vies et dans notre univers. Le mot, en très peu de temps, a envahi les média; il est devenu magique, tout puissant, nous promettant l'accès à un monde radicalement nouveau.

D'abord discret dans l'usage courant 1, utilisé dans le vocabulaire philosophique, en physique ou en optique, le mot s'est emballé depuis quelques années et semble avoir subi un véritable abus de pouvoir 2. En 1989, Jaron Lanier lance  le terme de "réalité virtuelle". Celle-ci est ainsi définie par J. de Rosnay : "Une technique de communication qui consiste à créer , grâce à l'ordinateur, des espaces virtuels dans lesquels les opérateurs peuvent se déplacer et agir sur un environnement reconstitué en images de synthèse. Ce voyage repose sur trois aspects : l'immersion, l'interactivité et la navigation" 3.

Par extension, le virtuel désigne actuellement tous les espaces auxquels donnent accès les ordinateurs à travers les réseaux; c'est à dire  "ce qui apparaît fonctionnellement pour l'utilisateur, indépendamment de la structure physique et logique utilisée" 4 .

L'espace virtuel, c'est le cyberspace  des américains.

Le virtuel désigne donc aussi bien les techniques de la réalité virtuelle, que les réseaux de type Internet, ou l'entreprise, le bureau... qui ont les caractéristiques complémentaires d'utiliser ces technologies et de se dématérialiser.

Le mot déborde  très largement de son acception d'origine. Débordement de sens, le mot déborde aussi d'affects. Il ne parle pas seulement à la raison, il éveille des passions : il a ses adeptes et ses détracteurs. Il renvoie à un phénomène culturel et social dans lequel nous sommes inexorablement emportés.

Ainsi, avec les nouvelles technologies, nous pouvons naviguer sur les réseaux à l'autre bout du monde, bientôt entrer en contact avec quiconque, travailler à domicile en pianotant sur notre clavier d'ordinateur, visiter notre prochain appartement sur écran, choisir et commander nos achats sur la vitrine-écran de notre téléviseur-ordinateur, faire partie d'une communauté virtuelle, pratiquer le cybersexe...

Notre nouvel univers est désormais le cyberespace, une autre planète, impalpable, intangible, immatérielle, volatile, la nouvelle habitation de l'esprit, qui fait voler en éclats toutes les frontières physiques. Cet univers, innervé par l'électronique, n'est-il pas en train de se superposer, voire de se substituer à notre univers matériel, avec ses propres exigences et ses lois ? Nouvelle appartenance, nouveau langage; un autre monde, une autre culture, un autre mode de vie...

En quelque sorte, le virtuel est au cyberespace ce que le réel est à l'univers physique. Il définit l'"espace" non spatial, la substance du cyberespace. Il est lui-même impalpable, volatile, immatériel... La voie d'accès en est l'ordinateur avec ses puissants réseaux.

Le virtuel nous fascine, il apporte la promesse de paradis artificiels, de sensations et d'émotions plus intimes, plus percutantes pour nos sens que celles que nous procurent déja les media. Mais sentiment d'effroi et de crainte devant ce monde inconnu qui va à coup sûr bousculer et déranger nos vies.

Univers incernable mais aussi incontournable : Le virtuel s'immisce dans nos fantasmes, puiqu'il est véhiculé partout. Sans en comprendre forcément tout le sens et la portée, il s'est déja taillé une place dans notre univers, souvent de manière souterraine, au-delà de ce que notre conscience ne nous le laisse imaginer. Le mot cristallise notre imaginaire, nos rêves, nos craintes, nos peurs. Il est en train de modifier et de modeler notre univers de représentations. Il est entré dans notre paysage familier, bon gré, mal gré.

 

 

ÉCLATEMENT DES POINTS DE REPÈRE


Notre univers proche, quotidien, risque d'être reconfiguré, il l'est déjà d'une certaine manière. Notre environnement professionnel, par exemple.

 

 

L'entreprise virtuelle


Pour gagner en réactivité, souplesse et productivité, l'entreprise se restructure et se redéfinit en d'autres termes. Afin de mieux maîtriser les fluctuations du marché, de réduire ses frais fixes, et pour se concentrer sur ce qui fait sa valeur ajoutée, l'entreprise  a tendance à ne conserver en interne que les fonctions qu'elle estime vitales : mise au point des produits, marketing, service clients...

Ce phénomène se traduit par une externalisation d'un grand nombre de fonctions, et de ce fait, par une réduction du nombre de personnel directement rattaché à l'entreprise.

Les progrès extraordinaires réalisés dans le traitement de l'information contribuent à cette évolution vers une entreprise virtuelle, en facilitant le travail en réseau, la décentralisation et la délocalisation.

Celle-ci se définit alors essentiellement en termes de réseaux d'informations et de relations, qui s'étendent des fournisseurs aux clients. Vue de l'extérieur, elle semble dépourvue de contours.  A l'extrême, nous pourrons voir apparaître des entreprises sans locaux... C'est le cas de la première banque sur Internet cotée par Wall Street. Hormis son petit bureau dans le Kentucky, la Security First Network  Bank n'a pas de succursale. "Nous n'avons pas d'agence, pas de hall d'entrée en marbre, pas de guichet entouré de verre pare-balles... donc beaucoup moins de frais", affirme le président Mickael Karlin.

Potentiellement révolue l'époque où l'entreprise se caractérisait par un lieu, dans lequel les individus se retrouvaient, se rencontraient, avec des rythmes horaires, des rites vestimentaires, un ensemble de règles plus ou moins formelles...

Elle perd son unité de lieu, de temps, et d'action. Elle devient immatérielle, avec des contours flous, difficilement cernables.

Comment, dans ce cas, différencier entre l'extérieur et l'intérieur de l'entreprise ? Qui en fait partie ? Le consultant ou le sous-traitant régulièrement sollicité par celle-ci ? Le travailleur à temps partiel et momentané ? Il est difficile d'identifier clairement qui est dedans et qui est dehors... Ses différents acteurs y ont une durée de vie plus ou moins éphémère, avec des modalités d'appartenance variées.

Bref, tous les repères qui servaient de dénominateurs communs, contribuant ainsi à cimenter une culture commune, sont en voie de disparition.

Dans cette entreprise aux contours flous et immatériels, qu'est-ce qui fait le lien entre les individus et avec l'entreprise ? Selon quelles règles juridiques, quel type de contrat social ? Qu'en advient-il du sentiment d'appartenance ? Qu'est-ce qui sert de référent commun, référent nécessaire à la création d'une oeuvre collective? Sur quels fondements va se construire la représentation de l'entreprise qu'en auront les acteurs, représentation nécessaire à l'élaboration d'un projet commun ? En d'autres termes, comment faire pour que chacun arrive à jouer sa partition dans un orchestre éparpillé, sans que ce soit la cacophonie ?

 

 

Le bureau virtuel


Le bureau virtuel a fait son apparition.

Les Echos du 20 Février 1996 nous relataient qu'Andersen Consulting et IBM, au nom de la rentabilité et pour travailler "autrement", supprimaient les bureaux attitrés de leurs consultants et commerciaux. En échange, des bureaux sont mis à leur disposition, pouvant être réservés à leur demande, comme dans un hôtel; une réception est prévue à cet effet. Chez Andersen, l'"espace" personnel se réduit à un caisson à roulettes, servant à entreposer ses affaires, c'est à dire son bureau virtuel.

Dans ce cadre, les repères spatiaux sont anéantis. Pourtant, dans nos représentations,  la notion de territoire est intimement associée à la notion d'identité. Avec le bureau virtuel, envolée la possibilité d'imprimer son empreinte personnelle dans un lieu. Le territoire personnel est cassé.

Dorénavant, où l'individu va-t-il trouver ses marques personnelles ? Qu'en sera-t-il de son besoin d'imprégner ses repères dans un territoire ?

Nous sommes aussi frappés par le fait qu'au moment même où l'entreprise fait appel de manière plus impérative à l'engagement identitaire de ses acteurs, elle  a tendance à les désapproprier de leur territoire personnel. Comment l'homme va-t-il gérer ce paradoxe ?

 

 

Le télétravail


Même s'il ne se développe pas aussi rapidement que les progrès des technologies le permettraient, le télétravail semble avoir un avenir prometteur par les nombreux avantages qu'il offre : il peut contribuer à alléger les frais de locaux pour les entreprises, à annuler les temps de transport et les pertes de temps dans les embouteillages, à régler le problème des engorgements dans nos villes, à faire gagner du temps aux intéressés...

Grâce à l'ordinateur et aux réseaux, le travailleur peut recevoir, traiter et émettre à distance une grande partie des informations nécessaires à l'exercice de sa fonction.

Avec le télétravail, l'entreprise pénètre dans votre domicile, et chez vous, vous êtes dans l'entreprise. Il y a superposition des espaces, mais aussi des temps. Il n'y a plus le temps  passé au travail et le temps passé à la maison. Ces temps s'imbriquent, s'immiscent, se confondent ... Il y a là un brouillage des frontières entre la vie au travail et la vie personnelle, et la responsabilité revient  au travailleur de les différencier, les répartir, les cloisonner.

Là encore, les repères spatio-temporels sont bouleversés, remis en cause, profondément questionnés.

 

A travers ces échantillons qui concernent le travail mais qui ont des répercussions bien au-delà de la vie professionnelle, nous assistons à un bouleversement radical des points de repère de l'homme.

Nous sommes en phase de mue, de mutation entre deux mondes.

Le temps et l'espace tissent l'étoffe de l'univers physique. Ils sont les données fondamentales dans lesquelles s'inscrit l'activité humaine. Aujourd'hui, avec le virtuel, nous sommes capables de transcender le temps et l'espace, comme si nous étions enfin dotés du don d'ubiquité et d'intemporalité, attributs jusqu'alors réservés à la toute-puissance divine, de tous temps jalousés par les hommes.

Avec l'avènement du virtuel, l'homme se trouve face à un questionnement fondamental par rapport à ses racines, posant la question cruciale des points de repère autour desquels se structurer pour ne pas perdre son identité. Au-delà de l'espace-temps, c'est au coeur de son identité même que l'homme est concerné.

 

 

Les frontières entre virtuel et réel


Un fait divers, rapporté par la presse, illustre bien cette question.

Les Echos du 10 Février 1996 titraient : "Premier cas d'adultère virtuel. Divorce sur Internet". Le fait se déroule aux Etats-Unis. Diane Goyan, une épouse frustrée, est entrée en communication avec l'homme de ses rêves sur le réseau informatique. Le couple a de longues conversations intimes particulièrement suggestives. John, le mari, découvre la liaison "virtuelle" de son épouse. Copie des conversations sur disquette à l'appui, il porte plainte pour adultère et demande le divorce, tout en reconnaissant que la faute n'a pas été physiquement consommée puisque les deux protagonistes ne se sont jamais rencontrés. The Weekly Telegraph pose à ce propos la question : "Peut-on commettre l'adultère par écrans d'ordinateurs interposés ?" introduisant par là-même la question délicate de la confusion possible entre virtuel et réel. Les questions posées par les hommes de loi, à propos de cette affaire, sont intéressantes et significatives. L'avocat du mari, Richard Hurley affirme : "Nous pénétrons en terre complètement inconnue. Je sais comment le dictionnaire définit l'adultère, mais la technologie a tendance à changer les définitions". D'autres avocats se demandent si le cybersexe peut fournir des motifs suffisants pour une accusation d'adultère; tandis que Dominic Barbara, un autre avocat propose que le mari obtienne un "cyberdivorce", reconnu par Internet, mais non par un tribunal. Selon Les Echos, "les juges auront à déterminer le point de passage à partir duquel le cybersexe, de virtuel devient réel. Leur décision pourrait avoir valeur de jurisprudence."

Le fantasme en soi n'est pas nouveau. La littérature est riche de témoignages de relations amoureuses virtuelles. Ce qui est nouveau c'est l'interaction par ordinateur interposé, donc une certaine façon de donner corps aux fantasmes. Les technologies modernes apportent des supports à ceux-ci, contribuant ainsi à leur donner une certaine réalité.

 

Nos règles, nos lois ne sont plus opérantes pour régir cet univers là. Le droit pénal n'est plus adapté pour traiter ces cas, de même que le droit du travail est impuissant à légiférer sur les nouvelles formes d'emploi. L'intrusion du virtuel vient compliquer la tâche des législateurs, des moralistes, des philosophes, et brouiller notre vision des choses.

Le virtuel s'insinue dans nos vies à des niveaux profonds, touchant à l'éthique, à la morale, au fondement de l'identité de l'être humain, introduisant des risques de confusion troublants, remettant en question les définitions de notre vocabulaire...

Le problème de fond est posé : quelles sont les frontières entre le réel et le virtuel ? La confusion entre les deux registres est possible. Le virtuel, par son existence même, nous pose des questions sur la nature de notre rapport au réel.

Jusqu'alors, le réel nous semblait être un point de repère fondamental, notre point suprême de référence et d'ancrage. Si nous ne pouvons plus faire confiance au réel, si le réel vient à se dérober sous le poids croissant du virtuel, sur quoi nous appuyer, qu'en adviendra-t-il de l'homme ?

Le réel a une fonction de valeur. Les expressions de la langue française le traduisent bien. La "réalisation de soi" ne représente-t-elle pas une aspiration fondamentale pour la plupart d'entre nous, un but vers lequel tendre ? Nous apprécions le sens réaliste d'une personne, par opposition à son manque de réalisme.  Le principe de réalité est un principe régulateur du fonctionnement psychique; il est le référent devant lequel s'incliner et qui met à l'épreuve la validité de nos fantasmes. Nous avons aussi tendance à considérer que le degré d'adaptation à la réalité d'un individu joue un rôle prépondérant comme indicateur de sa normalité.

En nous laissant doper par l'euphorie du virtuel, allons-nous dorénavant nous virtualiser? L'aspiration à la virtualisation de soi est-elle en voie de supplanter celle de la réalisation de soi ? Cette question, apparemment saugrenue, n'est pas aussi invraisemblable qu'il n'y paraît au premier abord. En effet, ne serons-nous pas tentés d'actualiser, de "mettre en scène"  une image idéalisée  - aussi bien physique que psychologique - de nous-même, façonnée selon les seuls critères de nos désirs, à la ressemblance de celui ou celle que nous rêverions d'être ? Nous aurons la possibilité, grâce aux clônes, de nous façonnner des "moi" de synthèse pour nous représenter sur les écrans...

 

 

RÉEL, SYMBOLIQUE, IMAGINAIRE


 

Pour saisir les graves enjeux qui se jouent entre le virtuel et le réel, il y a lieu de parler un peu plus en détails du réel : sa place, sa fonction, son rôle dans l'économie psychique, en interaction avec l'imaginaire et le symbolique. Ce détour nous permettra d'approfondir ensuite le rôle que s'apprête à jouer le virtuel, la place qu'il est en voie de prendre dans notre psychisme.

Nous nous inspirerons de l'approche de la psychanalyse, en particulier de celle de Jacques Lacan qui situe le réel dans une trilogie dont il est indissociable : réel, symbolique, imaginaire. Quand nous sommes dans le domaine de l'activité humaine, quelle qu'elle soit, nous passons constamment d'un registre à l'autre, nous jonglons en permanence entre les trois.

Que recouvrent ces trois notions ?

- Le réel,  c'est ce que nous appelons souvent la réalité, c'est l'événement ou la chose qui s'offre à notre perception, à l'état brut. C'est ce qui existe en dehors de nous et autour de nous, c'est en quelque sorte ce qui nous résiste.

- L'imaginaire recouvre les images que nous projetons sur le réel : images, fantasmes, rêves... L'imaginaire évoque la vie de nos affects, de notre sensibilité, de nos émotions... C'est la part de nous-même, l'expression de la subjectivité - liée à notre histoire individuelle - de notre perception. C'est tout ce qui foisonne dans l'esprit humain avant de se fixer dans le symbole.

L'imaginaire correspond, du point de vue historique, à ce qui s'est mis en place lorsque le jeune enfant vivait dans une relation duelle, sans médiation, à sa mère ou à un substitut maternel; phase nécessaire et point de passage obligé, mais dont il faut sortir, au moment de l'Oedipe, sous peine de s'enfermer dans la psychose, c'est à dire le narcissisme, l'isolement et l'incommunicabilité.

- Le symbolique  a une fonction de sens et de signification.

Historiquement, il s'origine dans la relation triangulaire, au moment de l'entrée de l'enfant dans le complexe d'Oedipe. Le père s'immisce dans la relation duelle mère-enfant, comme auteur de la Loi et représentant de l'ordre symbolique, pour interdire l'union duelle de l'enfant et de sa mère. L'enfant passe alors d'une relation duelle, imaginaire, à une relation triangulaire, symbolique, par le biais d'une médiation.

Selon les psychanalystes, ce passage à la relation triangulaire est fondamental dans la structuration de la personnalité car, en même temps et dans une même dynamique, il consacre le moment de la constitution de l'être humain comme "sujet" et il marque son entrée dans le registre du symbolisme social, de la culture, de la civilisation et du langage.

C'est aussi ce passage qui permet d'accéder à la relation à l'autre-sujet, à l'altérité.

 

L'interaction dynamique entre ces trois instances - réel, imaginaire, symbolique - peut être éclairée en considérant le mythe d'Icare, par exemple.

Ce mythe renvoie l'homme à son rêve de voler comme les oiseaux. Ce rêve fou a provoqué, aux cours des siècles, mille tentatives dont de nombreuses se sont avérées délirantes et inefficaces; et en même temps ce fantasme a servi de fondement pour inventer la machine volante.

La similitude, entre le fou, qui se prend pour un oiseau, et le créateur qui inventera un objet volant, c'est qu'au départ tous les deux sont animés du même rêve - de l'ordre imaginaire - celui de voler. Aucun des deux n'a démissionné devant cette évidence apparemment incontournable du réel, à savoir que l'homme n'a pas d'ailes et que ses deux pieds le clouent irrémédiablement au sol...

Mais la différence entre les deux - et elle est fondamentale, car elle ne produit pas du tout les mêmes effets - c'est que le premier  prendra magiquement son désir pour la réalité, (s'identifiant imaginairement à un oiseau, ce qui revient à nier le réel); alors que le second transformera son rêve en réalité :  il rendra, en quelque sorte, son rêve viable dans le réel en transformant celui-ci.

Cette transformation se réalise grâce à un processus d'élaboration symbolique, qui met en oeuvre toutes les ressources du créateur : intelligence, raison, volonté... Elle s'appuie aussi sur un univers de symboles et de représentations déjà existants : utilisation des données scientifiques et des moyens techniques de son époque

Toutefois le créateur donnera une signification nouvelle à toutes ces données : il enrichira le réel d'un nouveau sens.

Sans l'exercice de la fonction symbolique, le rêve  est voué à l'insensé, il est inopérant pour transformer le réel.

Selon les psychanalystes, c'est grâce à la fonction symbolique que s'opèrent ce métabolisme, cette transformation du rêve en réalité; et celle-ci s'origine historiquement et structurellement dans la relation oedipenne, c'est à dire dans une relation tierce et médiatisée.

Nous pouvons représenter cette trilogie de la manière suivante :

 

 

LA PLACE DU VIRTUEL


 

Le virtuel dans le psychisme humain


Le mot n'est pas nouveau, c'est l'importance du mot et du phénomène auquel il renvoie qui est nouvelle. Le virtuel a toujours occupé une place centrale dans notre économie psychique. Ainsi, chaque nuit, nous nous enfonçons dans le virtuel de nos rêves, activité onirique indispensable à notre équilibre psychique, selon  les spécialistes du sommeil. Or les rêves, selon Freud, sont la réalisation de désirs inconscients.

Les lettres d'amour ne datent pas d'aujourd'hui, disions-nous précédemment, et nous disposons de nombreuses façons de "réaliser" nos désirs dans la virtualité : rêves,  rêverie, correspondance...

Néanmoins, le virtuel n'est pas neutre ni insignifiant pour autant, puisqu'il est une forme de réalisation du désir. La parole que l'on fait dire au Christ dans l'Evangile : "Quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis, dans son coeur, l'adultère avec elle" 5, est significative à cet égard.

Une des fonctions du virtuel est de nous détourner du passage à l'acte, grâce à la satisfaction imaginaire qu'il nous procure. Cette forme de substitution, certes fantasmatique, peut d'ailleurs nous éviter bien des ennuis dans certains cas : en effet, ne vaut-il pas mieux rêver de tuer son rival que de passer à l'acte ? Cette option n'a pas les mêmes effets et conséquences dans le réel.

Ce qu'il est fondamental de souligner, c'est que le virtuel n'est pas un acte inachevé; il représente une autre option, pour le désir, que le passage à l'acte.

 

 

Le virtuel : un phénomène nouveau


Avec leurs supports, les nouvelles technologies nous offrent, d'une certaine manière, un virtuel préfabriqué, prêt à consommer; elles lui donnent corps autrement, une autre dimension, une nouvelle forme d'existence.

Plusieurs signes en témoignent. Jusqu'alors, la question des frontières entre le virtuel et le réel se posait de manière plus discrète. Les spécialistes de la psychologie et les moralistes étaient là pour dire, à ceux qui voulaient bien les écouter, que le virtuel n'est pas aussi insignifiant qu'on pourrait le croire, mais les choses en restaient là. En tous cas, cette question n'était pas débattue sur la place publique, elle n'intéressait pas les média.

Aujourd'hui, l'existence du virtuel pose ouvertement, dans les colonnes de nos journaux, des questions de droit, de manière de légiférer, des questions philosophiques et psychologiques de fond, puisqu'au détour, nous en venons à nous poser, sous un jour nouveau, les questions de notre relation au réel, de l'identité, du sens...

Avec l'essor du virtuel, nous assistons à la naissance d'un phénomène social et culturel nouveau (économique aussi, avec de lourds enjeux de pouvoir et d'argent), dans lequel les média ont leur part de responsabilité, mais qui reflète, en même temps qu'il suscite, les soucis de nos contemporains. Ce phénomène a des conséquences sur les mentalités et les comportements aussi bien individuels que sociaux.

Il convient de s'interroger sur la signification de ce phénomène, d'essayer d'en mesurer l'impact aujourd'hui et de tenter de porter un regard sur le futur.

 

 

Virtuel, réel, symbolique, imaginaire


Dans le cyberespace, nous naviguons dans le virtuel. Nous sommes "on line", comme disent les cybernautes. On line désigne, pour eux, toute information qui transite par réseau : le monde du virtuel. Off line : tout ce qui n'est pas "on line", tout ce qui est palpable, par extension, le monde dit réel.

Il y a une inversion de problématique : Le off se définissant par rapport au on, le réel par rapport au virtuel!

Dans le cyberespace, le virtuel se substitue  au réel, non pas, à priori, au sens d'une exclusion, mais dans la mesure où c'est le nouvel air que nous y respirons.

On peut représenter cela de la manière suivante :

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Le virtuel est un "produit" hautement symbolique puisque élaboré à partir de langage  numérique et de symboles, mais aussi fabriqué par l'imaginaire de l'homme, pour simuler le réel. C'est en quelque sorte du faux réel - dans le sens où il en est une imitation - donc du réel falsifiable; c'est de l'imaginaire auquel on donne corps grâce à du langage symbolique. Dans la réalité virtuelle, l'image n'est pas la photographie de la chose, mais un langage.

Le virtuel simule le réel, il en a les apparences, la fonctionnalité, mais ce n'est pas du réel, il n'en a pas l'épaisseur.

On entre ainsi dans un monde artificiel et lorsqu'on est dedans, on peut croire, imaginer qu'on est dans le réel. Une fois plongés dans ce monde, le vécu sensoriel éprouvé est bien réel, bien qu'il provienne d'un monde virtuel non existant.

Cette sensation de réel est générée par le fait que "les techniques du virtuel nous plongent dans l'image, et nous permettent de nous déplacer, d'agir, de travailler dans cet univers. Cette illusion de plongée dans l'image vient essentiellement de l'interaction visuelle, auditive, mais aussi gestuelle, tactile et musculaire entre le monde virtuel et nous 6".

Le virtuel permet de simuler et d'expérimenter de manière nouvelle de nombreuses situations; les environnements virtuels font déjà partie de multiples applications à vocation scientifique, industrielle, artistique, commerciale ou militaire. Mais il peut aussi occasionner des confusions, des mélanges, et amener des superpositions entre la sphère de l'imaginaire et celle du réel, dangereuses pour les utilisateurs.

Le virtuel a des relations à la fois avec le symbolique et l'imaginaire et pourtant il ne remplit pas le même rôle que le réel : il ne nous résiste pas. Nous pouvons modifier et manipuler le virtuel à notre guise, au gré de nos désirs et de nos fantasmes.

Si il ne s'exerce pas un fort repérage symbolique de la part des utilisateurs pour distinguer, différencier le virtuel du réel, pour les médiatiser, des confusions, aux répercussions importantes, pourront se produire pour les individus et la société. Dans le virtuel mal maîtrisé, existe le danger d'une relation duelle, imaginaire et narcissique. Le danger peut être grand de "prendre ses désirs pour la réalité", croire que ses désirs font loi sur la réalité, donc de se déconnecter du réel.

Il faut noter que la confusion entre réel et virtuel existe dès que le virtuel n'est plus décodé par le symbolique. Il devient alors de l'imaginaire vécu comme du réel.

 

 

LE SENS EN QUESTION



Quid de la relation triangulaire ?


Le virtuel nous ouvre un champ immense de possibles. L'introduction de cette nouvelle sphère dans nos vies est pleine de défis passionnants, mais elle pose aussi de manière aigüe la question du sens.

Dans le cyberespace, le virtuel se substitue au réel, disions-nous. Il est à sa place sans jouer le même rôle. De ce fait, il peut remettre en question les relations entre les trois instances : réel, symbolique, imaginaire. Or nous avons vu à quel point l'interaction permanente entre ces trois registres est importante dans le fonctionnement psychique. Substituer le virtuel au réel, si l'ancrage du virtuel dans le réel n'existe pas, contribue à perturber le fonctionnement de l'activité humaine. C'est, en particulier, court-circuiter la fonction symbolique. A propos du mythe d'Icare, nous avons vu que le rêve de voler reste insensé lorsque la fonction symbolique ne s'exerce pas.

Nous avons aussi vu que le virtuel peut être assimilé à de l'imaginaire, s'il n'est pas décodé par le symbolique.

La fonction symbolique est d'ailleurs souvent sollicitée quand le rêve se heurte au réel. Si, comme dans les contes de fées, on pouvait devenir un oiseau par l'effet d'un simple coup de baguette magique, l'humanité ne se serait pas donnée tant de peine pour inventer les machines volantes. Dans le virtuel qui ne nous résiste pas, il y a le danger de vivre dedans, comme si c'était du réel et donc de le réduire à de l'imaginaire.

Si le virtuel est confondu avec le réel, il y a automatiquement un court-circuitage du symbolique, donc une perte de sens; et plusieurs risques sont possibles qui tiennent à la superposition, confusion, exclusion entre ces deux sphères : réel et virtuel.

 

 

La révolution virtuelle


La révolution virtuelle amorcée actuellement est souvent comparée à celle  qu'a déclenchée l'invention de l'imprimerie. Le virtuel, c'est aussi du symbolique, c'est un langage numérique, une écriture qui se décode.

Cependant la spécificité radicale de la simulation virtuelle par rapport à l'écriture est de taille et risque d'entraîner des effets dont on ignore encore toute l'étendue et les répercussions. On effet, si un texte écrit reste imperméable à la compréhension de ceux qui ne savent pas lire, le virtuel, quant à lui, "impressionne" d'emblée. Il s'adresse immédiatement aux sens, aux émotions et aux affects. Dans le virtuel, on peut confondre l'image et la chose, et on devient aussi acteur virtuel grâce à l'immersion, l'interactivité et la navigation : on entre dans l'image, on évolue dans ce monde comme si on y était pour de vrai; tout en ayant la possibilité de court-circuiter complètement le message symbolique, et par voie de conséquence de prendre ses désirs pour des réalités. Le virtuel exerce un pouvoir magique que le mot n'exerce pas. Ceux qui ne sauront pas "lire" le virtuel en resteront donc au niveau imaginaire, englués dans l'image et non dans la signification. Nous serons d'autant plus tentés de les confondre si la chose vient à manquer; alors la tentation sera grande de s'adresser au substitut, au leurre, par facilité et passivité.

A substituer le virtuel au réel, il y a un risque de dérive du sens. En nous affranchissant des nombreuses contraintes de la réalité, le virtuel peut agir comme une drogue qui répondrait artificiellement à un manque, venant combler une frustration. Il se présentera comme une tentation de combler le désir là où le réel résiste et laisse exister la béance du manque. On s'expose ici à des risques de confusions énormes entre rêve et réalité, sources de déconvenues, de frustrations, de désillusions, de retombées sur terre fracassantes car le réel finira toujours par nous rattraper puisque nous nous sommes des êtres incarnés.

La substitution possible du virtuel au réel nous donne à penser que l'on traverse une crise du  sens et pas seulement une crise de  sens.

Nous pouvons l'illustrer avec deux points de vue :

 

 

Cybermonde et territoire


Nous sommes de plain-pied dans une problématique possible de superposition, puisque  nous vivrons dés lors dans les deux mondes à la fois : la cyberplanète et notre territoire géographique. Pour banaliser le phénomène, nous serions tentés de dire que nous sommes tout à fait aptes à faire le passage d'un monde à l'autre, sans confusion. L'histoire de l'humanité prouve que l'espèce humaine a toujours su, après une phase de traversée du désert,  s'adapter aux mutations technologiques. Dans l'univers physique, on ne s'y trompe pas : quand on passe de l'air à l'eau, par exemple, les réflexes viennent immédiatement. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour ces deux univers ? Il s'agit de deux registres différents que les générations montantes intégreront plus aisément, avec moins d'effets de surprise et de réticences que nous.

Toutefois de nombreux signes laissent à penser que l'introduction de cette nouvelle sphère, riche d'opportunités, est porteuse de risques inhérents d'une part à sa nature complexe, d'autre part au fait que nous aurons à jongler avec deux mondes différents à la fois. Il y a là un formidable pari qui s'offre à nous et la partie n'est pas gagnée d'avance; du moins est-il souhaitable de considérer les enjeux et les risques pour tenter d'infléchir le futur dans le sens que nous voudrions lui donner.

Ce monde volatile, aux contours flous, apporte des risques de déréalisation à cause de la désincarnation du réel. D'abord parce qu'on est dans un registre où la représentation prend de plus en plus le pas sur la chose; les référents deviennent immatériels, non palpables, non représentables par les sens et parce qu'il y a une complexification croissante et un plus grand niveau d'abstraction des symboles. Nous évoluons sur un terrain mouvant où les points d'ancrage ne sont pas facilement identifiables. D'où le risque de déréalisation.

Ces deux mondes ne sont pas du même ordre, ils ont des logiques différentes et nous n'avons pas appris à gérer ces deux registres à la fois : d'un côté, l'enracinement géographique, de l'autre, le nomadisme électronique. Chacun de ces deux univers nous soumet à des exigences qui ne vont pas forcément dans le même sens, qui ont même souvent des apparences contradictoires...

L'homme est inscrit dans le temps et dans l'espace, alors que les nouvelles technologies de l'information et de la communication abolissent l'histoire et la géographie : il y a là un véritable défi pour le sens. Comment articuler ces deux mondes et créer du sens entre les deux ? La difficulté est, au niveau économique, de gérer à la fois les impératifs du territoire national et les exigences d'un univers qui s'est mis à l'heure et à la dimension du mondial, grâce aux réseaux. Les problèmes ne se réduisent  pas à des questions d'ordre intellectuel : il ne s'agit pas seulement de comprendre, avec sa tête, ce qui se passe dans ce bouleversement, mais d'en intégrer les conséquences dans notre vie individuelle, sociale, économique, de la manière la plus harmonieuse possible.

Les règles du jeu économique sont brouillées, notre machine sociale est déréglée, les individus sont bousculés dans leur identité et leur relation au travail. Les symptômes de déracinement, d'isolement, d'incommunicabilité se développent... Il devient urgent de mettre du sens dans ce nouveau paysage.

Nous ne savons pas encore gérer la coexistence de ces deux mondes, nous n'avons pas de solutions toutes faites ni de mode d'emploi. Nous traversons une zone de turbulence au niveau des valeurs, de l'identité et du sens.

Il nous faut inventer, tisser du sens entre ces deux mondes,  sinon c'est l'insensé qui nous gagnera.

 

 

L'autre :  un produit de consommation ?


Le virtuel a toutes les chances de prendre de plus en plus de place dans notre vie.

Si nous en croyons Bill Gates 7:  "Quand, demain, les puissantes machines à informer se connecteront au réseau, tout deviendra  accessible : les autres, les machines, les loisirs, les services1 ". Tout et tout de suite. Nous passerons probablement plus de temps devant nos écrans, puisque ce moyen nous donnera accès à tant de possibilités et de facilités.

L'ordinateur introduit une distance avec les autres et les choses, dans la mesure où nous n'avons pas affaire à la chose, mais à sa représentation. Pour autant, il n'établit pas de médiation entre soi et les choses, entre soi et les autres.

Récemment, dans les pages du Monde 8- dans un article intitulé : "Adoption sur catalogue : le danger d'Internet" - Jean-François Mattei, professeur de pédiatrie et de génétique médicale nous alarmait sur le fait que l'on puisse désormais adopter sur Internet, en cliquant sur sa souris, comme on choisirait n'importe quel produit de consommation,  contre une certaine somme d'argent. Les sites proposant ce type de "prestations", pour la plupart américains,  se comptent par centaines. Ainsi, vous choisissez votre enfant sur catalogue, sans médiateur entre vous et l'enfant, sans interlocuteur qui introduise une réflexion, un questionnement - entre vous et vous-même - sur la validité de votre demande, dans un engagement aussi grave sur le plan psychologique et moral. Dans ce cas, vous êtes renvoyé à votre double et l'autre est réduit à l'état de simple marchandise, c'est à dire à un statut d'objet. Il y a là une négation de la relation symbolique et de l'altérité.

Il est vrai que ce ne sont pas les nouvelles technologies qui ont inventé la relation à l'autre-objet, mais elles mettront en oeuvre - et c'est déjà le cas - des moyens sophistiqués pour favoriser ce mode de relation. Elles contribueront aussi à la banaliser et à en faciliter l'accès en la mettant à la portée d'un simple clic de souris.

On pourrait aussi arguer du fait que l'outil n'est qu'un moyen et que tout dépend de la manière de l'utiliser : aux utilisateurs de s'en servir à bon escient... Mais on ne peut pas se contenter d'un tel argument. L'homme façonne l'outil et l'outil façonne l'homme. Les nouvelles technologies vont contribuer à modeler, structurer une nouvelle relation de l'homme au monde, de l'homme à autrui et de l'homme à lui-même.       

Le virtuel peut avoir des effets pervers et nous conduire à un déficit de sens, si la relation y perd en altérité. Il y a vraiment lieu de s'interroger sur les conséquences possibles engendrées par l'utilisation de ce nouvel outil, pour ne pas en arriver à des situations insensées.

 

 

DEUX TENDANCES...


 

Avec l'émergence du virtuel, deux tendances s'amorcent, dont nous voyons déjà des signes aujourd'hui.

 

Dans le cybermonde, le virtuel est à la place du réel. La relation triangulaire est cassée et nous voyons apparaître deux groupes de relations duelles que l'on peut caractériser ainsi, au niveau social et individuel :

 

 

Une société clivée


- Les élites de la cybergénération, du côté virtuel-symbolique.

Les nouvelles technologies sont en voie de redistribuer autrement les cartes du pouvoir économique.

Dans une économie du travail immatériel, nous opérons de moins en moins sur des objets concrets, nous agissons au deuxième degré sur le monde matériel, en produisant essentiellement des représentations et des symboles : plans, schémas, process... Ce qui domine alors et devient créateur de richesses, c'est la matière grise, le savoir, le travail intellectuel. Les technologies de l'information et de la communication figureront, demain, au coeur de la plupart des activités professionnelles, avec des systèmes de plus en plus complexes et étendus.

Les travailleurs du virtuel sont des créateurs et des manipulateurs de symboles qui deviennent toujours plus abstraits, complexes, et sophistiqués. Les gagnants de demain sont ceux qui utiliseront de dernier cri des nouvelles technologies.

La société du travail risque de fabriquer encore plus d'exclusion car les emplois y seront encore plus sélectifs. D'une part, la manipulation de symboles complexes n'est pas accessible au plus grand nombre, au moins dans l'état actuel des choses. D'autre part, l'intelligence et la puissance des ordinateurs menaceront l'existence de catégories toujours plus grandes d'employés.

Les élites de la cybergénération seront les utilisateurs actifs du virtuel.

C'est la "surclasse" dont parle J. Attali : nouvelle classe, volatile, mobile, nomade, sans racines...

 

- Les exclus, du côté  virtuel-imaginaire.

Même sans emploi ou avec des emplois de proximité, le plus grand nombre baignera dans le virtuel, par le biais des loisirs et de la consommation.

Le virtuel ne va pas se contenter d'être un outil de travail, d'information et de communication, il envahira notre vie quotidienne. Les multimédia seront vraisemblablemet des marchés privilégiés pour l'économie de demain. On peut imaginer que les marchands de virtuel, dispensateurs de rêves et de paradis artificiels seront omniprésents. On n'échappera pas au virtuel, même si on n'en maîtrise pas les symboles. Le virtuel deviendra un produit de consommation, exerçant une grande fascination pour les sens.

Nous sommes déjà très médiatisés, nous serons hyper multimédiatisés et virtualisés par tous nos sens, avec des promesses de confort de plus en plus grand, car les interfaces entre l'ordinateur et la machine s'annoncent à l'avenir plus discrètes et faciles d'utilisation, tendant à devenir de véritables prothèses  intégrées à notre corps.

Le virtuel sera d'autant plus subi qu'on n'en comprendra pas le symbolisme et qu'on ne pourra pas prendre distance et recul par rapport à lui. La consommation passive du virtuel posera de graves problèmes à notre société de par les conséquences qu'elle entraînera. Les récits, dans les faits divers, de passages à l'acte fous nous en donnent déjà des illustrations fréquentes : violences et meurtres insensés, commis parfois par de très jeunes sujets, déconcertants par l'insignifiance apparente de leurs mobiles. Il y a, si nous n'y prenons pas garde, un danger d'exclusion sociale important, en particulier pour les générations à venir, qui baigneront dès leur plus jeune âge dans cet univers au semblant magique.

Deux grandes tendances s'amorcent : d'un côté, ceux qui manipuleront le virtuel ; de l'autre, ceux qui le subiront : les utilisateurs actifs et les consommateurs passifs.

Une ligne de fracture se dessine entre ces deux mondes. Ligne de fracture sociale, économique, intellectuelle, sociologique.

Ce clivage est déjà à l'oeuvre : les manifestations de violence - de plus en plus fréquentes - en sont les signes. Dans un monde structuré sur un mode duel,  le refus, l'insatisfaction, le mécontentement, etc... s'expriment par la violence. Or, qu'est-ce que la violence, sinon de l'agressivité à l'état brut, non médiatisée par du symbolique, agressivité qui ne peut se dire autrement que par des passages à l'acte apparemment "gratuits", insensés ? Cette violence est le signe d'une régression à un mode de relation duelle, narcissique, où l'incommunicabilité pousse à des actes déments.

 

 

L'individu clivé


La ligne de partage décrite plus haut traverse le corps social, mais elle traverse aussi l'individu. Le suradapté du système technologique, immergé dans le virtuel, de plus en plus clôné, en relation avec d'autres clônes, habitant son corps sur un mode virtuel est aussi clivé de l'intérieur, soumis à cette dichotomie potentiellement génératrice de réactions violentes. Il vit dans un monde privé d'affects et de sensibilité 9.

La "mentalisation" extrême induite par le virtuel peut être dangereuse et créer des écartélements douloureux et violents, entre le mental, l'esprit, et les exigences du corps, de la sensibilité et de l'affectivité.

Cette coupure déréalisante est particulièrement bien illustrée dans le film "Denise au téléphone". Ils sont 7 copains, la trentaine, New-Yorkais, célibataires. Ils sont chez eux, pianotent sur leur clavier d'ordinateur, et ne vivent que par et pour le téléphone. Ils se rencontrent, se confient, se séduisent, s'abandonnent, vivent, naissent et meurent par téléphone. Ce film plutôt drôle prend une tournure un peu tragique quand la rencontre "réelle" est programmée à l'occasion d'une fête. Au fur et à mesure que l'échéance approche, la peur, l'angoisse montent à tel point que la rencontre n'aura pas lieu... Car cet univers fait de claviers et de câbles les a rendus incapables d'affronter la relation dans le réel...

 

 

L'AVENIR EN QUESTION

 

Paradoxalement, cette ère technologique hautement communicationnelle peut aussi générer  de graves clivages, ruptures et coupures.

Notre univers ne risque-t-il pas de devenir binaire, sur le modèle informatique qui structure nos représentations à son image ? Le vocabulaire des cybernautes reflète bien la contamination possible de nos modes de pensée par cette structure binaire : "on line" désigne le virtuel, le réel étant off line 10.

Il y a là un défi à relever si nous ne voulons pas nous laisser emprisonner dans ce qui pourrait devenir une dualité très réductrice pour l'homme.

Nous avons amorcé la mutation entre un monde industriel et une ère informationnelle et communicationnelle où nous avons à faire face à une nouvelle "réalité" : le virtuel, puisque celui-ci fait dorénavant partie de notre nouveau paysage. Nous traversons un gué... Nos anciens points de repère nous ont progressivement lâchés et nous ne sommes pas vraiment ancrés dans de nouveaux. Le temps technologique nous brouille avec notre temps humain. La notion de temps réel fait éclater le temps psychologique, assujettissant l'homme à des rythmes artificiels. L'introduction de la sphère du virtuel vient à la fois brouiller toutes les cartes du réel et en même temps peut contribuer à l'enrichir et lui donner une nouvelle profondeur.

Il s'agit de"revisiter" le réel avec ce nouvel éclairage pour construire une nouvelle représentation du monde, de nouveaux concepts qui intègrent ces données.

Nous sommes loin d'avoir identifié clairement sur quelles valeurs nous appuyer et nous tâtonnons. Comment lire du sens dans un univers aussi impalpable, flou et mouvant ?



1. Défini ainsi par le Petit Robert : "qui n'est qu'en puissance, qui est à l'état de simple possibilité".

2. Voir LEVY P. In Qu'est-ce que le virtuel ?  Paris : Editions de la Découverte, 1995. "En suivant strictement le vocabulaire philosophique, on ne devrait pas parler d'images virtuelles pour qualifier les images numériques, mais d'images possibles affichées", p. 38. Ou encore : "La virtualité n'a strictement rien à voir avec ce que nous en dit la télévision", p. 144

3. ROSNAY J. de. L'homme symbiotique. Paris : Seuil, 1995, p. 134.

4. Définition du virtuel en informatique, donnée par le Petit Robert.

5. Matthieu, 5, 27

6. QUÉAU Philippe.Le virtuel, vertus et vertiges. Paris : Ed. Champ Vallon, 1993, p. 51.

7.  GATES B. la route du futur. Paris : Robert Laffont, 1995, p. 21

8. Le Monde du 1° juin 1996

9. On trouve une illustration parfaite et prédictive de ce phénomène dans le roman de science fiction "Neuromancien", de William Gibson , l'inventeur du terme "cyberspace". Le héros, un être mi-technologique, mi-humain est un pirate de génie dont le cerveau est directement branché sur la "matrice". Un jour, par mesure de représailles, son employeur lui démolit le système nerveux.. Voila comment est décrite la chute du héros : "Pour Case qui n'avait vécu que pour l'exultation désincarnée du cyberspace, ce fut la Chute. Dans les bars qu'il fréquentait du temps de sa gloire, l'attitude élitiste exigeait un certain mépris pour la chair. Le corps, c'était de la viande. Case était tombé dans la prison de sa propre chair".

La chute du héros, c'est d'être incarné dans la chair; et la chair c'est de la viande!

10. Cette structure duale explique de nombreux phénomènes sociaux actuels :

- La crise de l'autorité, qu'elle soit politique, judiciaire, paternelle.

- La crise des valeurs et la crise d'identité.

- L'exacerbation des phénomènes d'isolement, de solitude, de recroquevillement narcissique.

- Le phénomène des clubs, des clans, des sectes...

 



05/04/2012
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