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Remémoration

Remémoration  [suite du billet précédent : Incursion]


 

Nous étions en novembre 2007. Nous venions de débarquer, sac au dos, à Rangoon, tout juste quelques jours après les "événements" d'octobre qui virent les défilés de protestation des moines contre la dictature, et la sévère répression qui s'ensuivit.

 

Allant droit à la célèbre pagode Shwedagon, dont l'or de l'immense dôme qui la surmonte brille au loin de tous ses feux, nous fûmes  surpris de trouver le vaste parvis presque vide, vide de toute présence de bonzes : ceux-ci avaient été embarqués par les militaires.

 

L'émotion était forte du décalage entre la beauté sublime, intemporelle de la pagode ; et la brutalité de l'instant présent - un moment d'éternité brisé, perçé au coeur par les flèches de l'actualité.

 

Me revinrent en mémoire les pages écrites par Pierre Loti faisant la même pérégrination il y a plus de cent ans : "On croirait voir une grande cloche d'or, surmontée d'un manche d'or... C'est bien de l'or à n'en pas douter ; cela brille d'un éclat très fin..."

 

L'usure du socle de marbre et des pierres mordorées disent l'écoulement du temps... Des jeunes filles glissent sur les dalles blanches et noires ; elles se pressent autour d'une fontaine ; recueillent un peu d'eau dans le creux de leur main et la répandent sur le ventre blanc du Bouddha ; le logyi, bleu pâle, jaune clair, vert tendre marque leur taille fine...

 

Loti les trouva touchantes - c'étaient les mêmes... "Aux épaules elles ont des écharpes d'impalpable gaze, tantôt rose, tantôt vert d'eau, aurore ou bleu de ciel... Un peu de race jaune juste ce qu'il faut pour retrousser le coin des yeux et donner une câline expression de chatte.

Par un raffinement de coquetterie un peu décadente, elles sont jupées comme autrefois chez nous les Merveilleuses ; la soie du pagne qui leur serre les reins semble toujours mesurée très juste et, pendant la marche, s'entrouve pour laisser passer une jambe nue, très jolie avec sa couleur d'ambre..."

 

Loti croise une jeune fille à chaque tour de la promenade circulaire autour de l' édifice central : "Elle est partie, écrit-il, la jeune femme au pagne couleur jonquille, donc c'est fini, jamais, jamais plus je ne saurai rien d'elle".

 

Ne saurai-je plus  jamais  rien de ces moments d'éternité, quand le soleil doré atténuant progressivement son éclat s'abîmait dans le bouquet de clochetons hérissés d'épines d'or tandis que la masse de l'énorme stupa - surmonté d'un turban, d'une frise de pétales de lotus, d'une aiguille en bourgeon de bananier et d'une girouette inscrustée de diamants - jetait déjà son ombre sur le parvis brusquement déserté par le groupe des jeunes offrantes ...

 

 

"J'ai cru qu'elles emportaient toute la beauté du monde" [Rodin]



03/07/2011
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