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Remémoration : Mercy-le-Haut 1914

 

 

Le mois d’août s’achève, avec son lot de commémorations des premières batailles d’août 1914 de la Grande Guerre, auxquelles s'ajoutent des commémorations de la Libération d'août 1944. Beaucoup de retours sur le passé qui appartiennent à la généralité - ce qu’on appelle la grande histoire.

Mais la grande histoire, qui reconstitue, ou tente de reconstituer les grandes lignes de compréhension - comme on aborde un paysage à travers sa formation géologique, les grandes lignes de force - ne suffit pas pour appréhender le sens des événements. C’est que la compréhension véritable n’est pas qu’intellectuelle. Heidegger disait que penser ne consiste pas à élaborer des concepts sur ceci ou cela, mais penser signifie voir ce qui est : comme le paysage, qui s’appréhende au-delà de son histoire géologique, en tentant de voir ce qu’il est.

Ainsi des commémorations. Remémorer la guerre, ce n'est pas seulement refaire la grande histoire, celle des mouvements stratégiques, mais aussi se rendre attentifs, tâcher de recueillir les petites histoires, celles des gens qui ont vécu sur le terrain les événements, que ce soit des soldats ou des civils. Voir ce qui a été.

Pour ma part, ma famille paternelle étant originaire d’un petit village  du Pays-Haut lorrain , Mercy-le-Haut, j’ai participé, comme chaque année chez nous, aux cérémonies de la remémoration des événements d’août 1914, plus précisément du 22 août 1914.

Ce jour-là, les confrontations entre les troupes françaises et les troupes allemandes, sur un front courant de l'Alsace-Lorraine aux Ardennes sur près de 200 kms, font au total 26000 victimes côté français, 15000 côté allemand (la journée la plus meurtrière de toute la Première Guerre mondiale pour l’armée française) - et l’une de ces batailles se déroule précisément à Mercy-le-Haut et dans les communes proches de Filières et de Joppécourt, qui sont à quelques kilomètres seulement de la frontière allemande de 1870.

Mon frère Hubert a effectué sur plusieurs années des recherches et réalisé un site remarquable, très bien documenté, qui remémore dans le détail tous ces événements du 22 août 1914 à Mercy-le-Haut et alentours : le mouvement des troupes, les affrontements, le déroulé des batailles avec des témoignages de combattants côté français, et aussi côté allemand. Mais ce site collecte également des témoignages d'habitants qui se sont trouvés pris dans la bataille au coeur du village (il y a eu 9 victimes civiles, une dixième au lendemain des combats) et des témoignages sur la vie du village après les événements : durant toute la guerre, Mercy-le-Haut, situé à une trentaine de kilomètres de Verdun, est resté côté allemand, et a servi de base arrière pour le repos de troupes et d’officiers allemands.

 

J’ai retenu, parmi tous les témoignages, plus captivants les uns que les autres (carnets de soldats, journaux personnels, souvenirs etc), collectés sur le site, trois récits.


Le premier récit relate les circonstances de la mort de 7 des 9 victimes civiles « fusillées par les Allemands », selon l’inscription du monument aux morts. Ces victimes se sont trouvées  en fait piégées dans une maison du village (maison L’Huillier) que des soldats français, au cours de la bataille, avaient traversé pour se replier. Le récit nous vient de la fille de Mme Ruer (une des victimes) qui se trouvait avec sa mère réfugiée dans cette maison [source : La Revue Lorraine Populaire, n°119, 1994, témoignage recueilli par son fils, Mr Jean Hausmann] :
 
"Vite, nous nous réfugions dans une maison (la maison L’Huillier, à l’angle de la Quertille et de l’actuelle rue Albert Lebrun) où nous retrouvons d’autres personnes dont un vieillard et un jeune enfant. Dans une pièce où il y avait 2 lits, une armoire, une chaise, nous nous trouvons 9 personnes. Les soldats français entraient par la porte de la chambre pour se replier par le jardin en passant par la fenêtre.

Certains de ceux-ci étaient blessés et malgré la fatigue et la peur, nous pansions leurs plaies, et même quelques-uns d’entre nous, dont ma mère, poussaient l’audace, malgré la mitraille, d’aller soigner des soldats blessés qui gisaient dans un lavoir à proximité de la maison où nous étions réfugiés.

Il était 19 heures, la bataille semblait avoir ralenti. Je suçais un morceau de chocolat, lorsque de grands coups de crosses de fusil sont donnés contre la porte. Nous nous blottissons tous dans le coin de l’armoire.

Le propriétaire (M L’Huillier) alla ouvrir et tomba aussitôt, atteint par un coup de fusil ; c’est alors qu’une horde de « uhlans » déchainés, les yeux remplis de haine, firent irruption et tirèrent sur nous sans plus se soucier des femmes et des enfants.

Un jeune homme avait eu le temps de se sauver par la fenêtre et ne dut son salut qu’en se cachant toute la nuit dans le jardin.

Ma mère, dans un geste d’élan maternel, se plaça devant moi afin de me protéger, m’entraînant dans sa chute lorsqu’elle fut atteinte par une balle. Ma tête heurta un pot en grès qui se trouvait par terre et durant toute ma vie, j’ai eu à souffrir de ce choc.

Quand cette horde sauvage quitta ce lieu, le sang avait giclé partout, seuls étaient en vie le jeune homme qui avait réussi à se sauver et à se cacher, une jeune fille qui avait perdu la raison, une petite fille de 14 mois et moi-même.

Je passai une nuit entière au milieu de ces innocentes victimes, ne réalisant pas qu’en quelques secondes, je venais de perdre la personne que j’aimais le plus au monde, « ma mère ».

Au matin, les Allemands vinrent contempler leur assassinat et l’un d’eux, pris certainement de remords, alors que j’étais encore blottie contre le corps refroidi de ma mère, me prit dans ses bras et me déposa sur le lit." 

Une autre victime civile, un jeune de 17 ans, est tombé le lendemain, le 23 août au matin, alors qu’il n’y avait plus de combats : voyant des soldats qui tiraient sur des poules et les manquaient, il rit de leur maladresse : un soldat le prend pour cible ; blessé, il meurt en arrivant chez lui… Les petites histoires, ce sont aussi ces faits absurdes.


Le deuxième témoignage que je retiens vient de l'abbé Martin, curé de Filières, situé à quelques kilomètres à vol d'oiseau de Mercy-le-Haut, de l'autre côté de la vallée de la Crusne. L'abbé Martin relate dans un livre de souvenirs [La vie dans un village lorrain envahi et occupé, éd. Berger-Levrault] la visite qu'il fit à Mercy-le-Haut le 28 janvier 1915 (pp.109-111) :

 

 "Jour heureux pour moi, à marquer d’une pierre blanche : lapido albo notata dies, comme disait le bon Horace. J’ai la permission d’aller enfin à Mercy-le-Haut, situé sur la hauteur en face, mais où on ne peut pas aller sans passer par la gare, si bien gardée. Je pourrai enfin avoir des renseignements sur cette bataille qui s’est livrée là, pendant que nous, de l’autre côté de la vallée, nous avions la nôtre, hélas !

La route, depuis le fond de la vallée, monte en serpentant, à travers bois. Et à la sortie de ce bois, je débouche sur le plateau, ce jour-là tout blanc de neige. Bientôt, à ma gauche, apparaît une tombe allemande avec 3 médaillons : un capitaine et deux sous-lieutenants reposent là. Plus loin, une croix, encore une ; des croix un peu de tous les côtés : tombes françaises (154ème, 155ème et 26ème chasseurs). C’est de ce plateau que le 40ème d’artillerie française bombardait dans la plaine et sur les pentes de la colline les Allemands qui débouchaient en masses serrées sur le village de Fillières.

J’arrive enfin à Mercy-le-Haut ; le côté du village où j’entre a souffert : des maisons délabrées, sur la route ; de celle de Gabriel Lebrun, le frère du ministre, les murs seuls restent. Pour aller faire ma visite à M. le curé, j’entre par le jardin ; la maison est au fond, avec sa porte trouée par un obus. Devant le presbytère, l’église, dont la façade est percée de balles et porte deux larges brèches. L’inscription Venite Adoremus au-dessus de la porte est aussi ébréchée, au mot adoremus : c’est là que la première balle lancée de ce côté vint frapper l’édifice. La trace est très visible. Au coin de l’église, à droite, une maison défoncée. La maison Aubertein, non loin, est trouée. Quel spectacle ! Et au milieu de ces ruines, je retrouve ce bon abbé Martin, un peu vieilli par les épreuves, et revenu depuis peu de Rombas et d’Homécourt où il s’était dirigé, au moment du danger, avec vingt-deux personnes, après une odyssée lamentable. Après cinq ou six semaines à Homécourt, où il aida au service de la paroisse, il était revenu à son village.

Il me racontait combien il avait été, un jour, bon pour ces Allemands, qu’il voulait adoucir, comment même après avoir reçu des officiers un témoignage écrit, qu’il me montra, sur l’excellente réception qu’il leur avait faite (Vorzüglich, aufs liebenswürdigste aufgehoben. Je lui recommandai de ne pas trop montrer cette attestation), il avait été peu de temps après, lors de la bataille, enfermé dans l’église avec ses paroissiens ; puis rentrant chez lui , il avait trouvé son presbytère pillé : linge, montre d’or, argenterie, vins, eaux-de-vie, tout avait disparu. Les papiers de la fabrique étaient entassés dans sa chambre, entremêlés de pots de confiture et autres pièces de vaisselle, dans un désordre inimaginable.

La population eut beaucoup à souffrir, et plusieurs personnes furent fusillées. Je ne devais plus revoir ce bon curé de Mercy-le-Haut si éprouvé : un dimanche, en chantant la messe, après avoir entonné le Credo, il fut frappé d’apoplexie et s’abattit soudain, en roulant en bas des marches de l’autel, devant ses paroissiens épouvantés !"
 

 Le troisième récit donne une idée de la vie au village sous l’occupation des Allemands, jusqu’en 1918. Verdun n’ayant jamais cédé, le front de Lorraine est resté stable durant toute la guerre, et les villages de l’arrière comme Mercy-le-Haut ont servi de bases de repos pour les troupes et les officiers allemands. Ce texte rassemble les souvenirs de Lydie Mandy, une jeune fille du village qui aidait dans les travaux ménagers Elisabeth Navel, célibataire, 65 ans en 1914, qui était la tante d’Albert Lebrun, connue dans la famille sous le nom de « Tante Elise » et était réputée pour avoir une forte personnalité. Lydie Mandy habitait avec Tante Elise. Voici son récit :

 

"Très peu de temps après la bataille du 22 août 1914, et pendant toute la durée de la guerre, la maison d’Albert Lebrun a été réquisitionnée par l’armée allemande pour y loger des officiers.

Mercy-le-Haut se trouvait sur une des routes utilisées par l’armée allemande pour approvisionner le front de Verdun. De plus, le village avait subi assez peu de destructions au cours des combats du 22 août 1914: il restait encore de nombreuses maisons habitables. La maison d'Albert Lebrun était l'une d'entre elles.

Quand la maison a été réquisitionnée, l’officier allemand a dit à Tante Elise qu’il lui laissait une chambre pour elle et sa domestique. Tante Elise a protesté, réclamant 2 chambres : une pour elle, et une pour Lydie. L’officier lui a répondu qu’elle pouvait bien dormir avec sa domestique. Tante Elise lui a demandé s’il dormait avec son ordonnance. L’officier n’a pas insisté. Il a laissé 2 chambres pour Tante Elise et Lydie.

En fait, Tante Elise et Lydie avaient très peur. Tous les soirs, chacune rentrait ostensiblement dans sa chambre, puis, quand la maison était calme, Lydie venait rejoindre Tante Elise et dormait avec elle.

Souvent, les officiers allemands disaient qu’ils avaient pris Verdun. Tante Elise répondait : « Quand vous me rapporterez des dragées de Verdun, je vous croirai ».

Un jour, Tante Elise a vu des ordonnances en train de cuire des oignons. Curieusement, il n’y avait aucune odeur. Elle a regardé dans le buffet de la cuisine, et elle a compris : les ordonnances avaient pris les oignons de fleurs qu’elle avait rangés sur la planche du haut.

Les Allemands ne se gênaient pas pour prendre dans la maison les objets qui leur plaisaient. Tantes Elise et Lydie essayaient de cacher le maximum d’objets. Elles avaient trouvé comme cachette un petit espace au grenier, côté jardin, coincé entre le mur et la toiture : cet espace – qui existe toujours - forme un petit tunnel d’environ 3 m de long et de 50 cm de haut. Un jour où tous les officiers allemands étaient sortis, elles sont montées pour cacher des cuivres dans ce petit tunnel. Brusquement, un officier allemand, qui était revenu et entendait du bruit, est monté au grenier. Il les a surprises, avec Lydie à moitié enfoncée dans la cachette. Il leur a demandé ce qu’elles faisaient. Tante Elise a répondu : «  Nous avons entendu des souris, nous installons des pièges ».

En général, Tante Elise et Lydie pouvaient utiliser la cuisine pour préparer leurs repas. Mais pendant quelques mois, la maison a été sous les ordres d’un officier particulièrement agressif et désagréable. Il a obligé Tante Elise et Lydie à préparer et prendre leurs repas à la cave.

A ce propos, le comportement des soldats dépendait très nettement de celui des officiers. Quand les officiers avaient un comportement correct, tout se passait bien. Par contre, si les officiers étaient agressifs et brutaux, la troupe suivait l’exemple.

Un jour, le Kronprinz (prince héritier, fils du Kaiser Guillaume II) est passé par Mercy-le-Haut. Il est monté sur le perron à cheval, et a traversé le couloir jusqu’au jardin sans descendre de son cheval. Il a passé la nuit dans la maison." 

Tous ces récits relèvent de ce que j'appelle les petites histoires, qui sont celles des gens ordinaires, dont le destin a parfois basculé irrémédiablement emportés dans le courant de la grande histoire. Ces petites histoires éclairent la grande, elles montrent ce qui a été, au-delà des analyses conceptuelles auxquels se limitent trop de travaux d'historiens.

 

 

 

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 Soldats allemands devant l'église de Mercy-le-Haut

Le clocher a été atteint par des tirs d'artillerie

Le mur de la maison à droite est en partie écroulé

 

  

Toutes les citations et l'illustration sont extraites du site "Mercy-le-Haut 1914-1918" conçu et réalisé par Hubert Lebrun  :

http://www.mercylehaut14-18.fr/

 

 



29/08/2014
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