voilacestdit

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San Francisco Chronicle


Il pleuvait et faisait frisquet à Paris. Il fait grand beau et chaud à Frisco. L'atmosphère est printanière, le soleil brille. Les gens sont decontractés, les visages sont ouverts. Les tramways se nomment Désir...

Est-ce que la crise n'aurait pas touché la Baie ?

Sûrement pas. L'Etat californien est au bord de la faillite. Le budget de la ville exsangue. Signes tangibles de la crise présente : l'Etat a été 3 semaines durant en cessation de paiement. Le niveau de service des administrations a drastiquement baissé. Exemple : Le DMU (Department of Motor Vehicules), qui gère les permis de conduire, les plaques, les amendes etc., est désormais fermé tous les vendredis - ce qui entraîne nombre de difficultes et retards dans l'obtention de documents indispensables, des queues interminables etc. Les fonctionnaires sont payés 4/5. Autre exemple : le réseau des transports en commun, fort vétuste. Des lignes ont été supprimées, des fréquences diminuées, le prix du ticket augmenté de 30%. Autres signes : la présence accrue de SDF dans le centre et un peu partout des gens, qui ne sont pas des clochards, qui fouillent dans les poubelles, à la recherche d'objets a récupérer. Et puis il y a tous ceux qui ont perdu leur job, se retrouvent sans assurance maladie, ont du se séparer de leur voiture... Nombre d'appartements et de maisons sont à vendre.

Mais les réactions des Américains face à la crise sont différentes des nôtres . Ici, ils savent qu'ils n'ont rien à attendre de l'Etat - il n'y a pas d'Etat providence. Ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes. C'est ça leur force. Ils ne se pensent pas ''victimes". Ils tombent très vite - il n'y a pas d'amortisseurs - mais vont remonter en innovant. Ici pas d'entreprises maintenues artificiellement en survie, qui ne peuvent au mieux que maintenir un passé révolu, destiné tôt ou tard à disparaître. La crise fait table rase. C'est par l'innovation qu'on cherche à redémarrer.

C'est un peu l'histoire de la grenouille, que m'a transmise mon amie Colette. Imaginez une marmite remplie d'eau froide dans laquelle nage tranquillement une grenouille. On allume un feu sous la marmite. L'eau chauffe doucement, elle est bientot tiède. La grenouille trouve cela plutôt agréable et continue à nager. La température continue à grimper, l'eau est maintenant chaude. La grenouille commence à trouver cela désagréable, mais elle s'est affaiblie, alors elle supporte et ne fait rien. La température continue à monter, jusqu'au moment où la grenouille va tout simplement finir par cuire, et mourir. Si la grenouille avait été placée directement dans l'eau à 50 degres, elle aurait immédiatement donné le coup de patte adéquat qui l'aurait éjectée aussitôt de la marmite. 

Cette expérience montre que, lorsqu'un changement s'effectue de manière suffisamment lente, il échappe a la conscience et ne suscite la plupart du temps aucune réaction, aucune opposition - jusqu'au moment où cela va se révéler fatal. Question qu'il faut oser : est-ce que notre arsenal d'amortisseurs n'aboutit pas in fine à reproduire l'histoire de la grenouille qui cuit à feu doux ? Ici, l'état d'esprit encourage à tout faire aussitôt que possible pour donner le coup de patte salvateur.

Les gens prennent des initiatives. Beaucoup explorent des domaines novateurs comme les green techs. Les modes de vie changent. Le type d'alimentation change : partout on trouve des marchés, des shops specialisés dans les produits "organics" (biologiques). La plupart des restaurants proposent de la "fresh, natural vegetarian food". Les modes de transport changent : finies les grosses cylindrées ou autres 4x4 (alors que chez nous Peugeot vient tout juste de lancer son 3008...), la Prius (la voiture hybride de Toyota) fait un tabac... 

Reste, à côté de cela, que SF n'est pas en avance sur tout. Le réseau de transports en commun, je l'ai dit, est archaique, le materiel obsolète : roulent encore (je ne parle pas du fameux et antique Cable car maintenu en circulation à l'usage des touristes) des tramways des années ? dans lesquels on est secoués en tous sens comme dans un panier à salade. Les bus sont vétustes. Aucune trace de matériel qui aurait moins de 20 ou 30 ans d'âge. Et ce n'est pas aujourd'hui que le budget de la ville permettrait de programmer un quelconque renouvellement. Plus étonnant : l'infrastructure internet est très peu performante, aussi bien en qualité qu'en vitesse. Débit bas, coupures fréquentes, sont le lot de tous les jours. Idem pour le réseau téléphonique.

Mais SF n'est pas à une contradiction près. La ville est improbable et diverse par nature. Divers sont les gens. Divers sont les quartiers qui accueillent des populations bien typées. Au centre, les docks et les dockers ont laissé la place aux gratte-ciels du Financial district - dont le fameux Transamerica Pyramid pointu associé à l'image de SF - et au business people. A deux pas de là, Chinatown est le quartier le plus dense et le plus coloré de la ville. Civic Center & Hayes Valley sont les hauts-lieux du SF révolutionnaire, provocateur, controversé. SoMA [South of Market], où se trouvaient les entrepôts, aujourd'hui transformés en lofts, est devenu le quartier des start-ups [C'est là que mon fils Alexandre a son entreprise VirtuOz]. The Mission regroupe dans un mélange improbable des familles hispanophones et des latinos, des lesbiennes, des punks, des prostitué(e)s. The Haight, peuplé d'anciens hippies, est le "ground zero of the 'Summer of Love' " des années 70. 

Castro est le haut-lieu de la communauté gay. C'est d'ici que Harvey Milk lança dans les années 70 son combat pour la reconnaissance du droit des homosexuels. Ayant ouvert dans le quartier, déjà devenu la destination de centaines de gays, un petit commerce, le Castro Camera, harcelé par la police [tenue par les Irlandais catholiques], il mène plusieurs combats politiques - dont le boycott de la bière Coors - et aboutira en 1978, après deux tentatives infructueuses en 1973 et 1975, à se faire élire supervisor [l'equivalent chez nous d'un conseiller municipal], représentant le district de Castro au Conseil municipal de SF, une première aux US pour un militant gay. Il mourra assassiné, lui et le maire George Moscone, par White, le superviseur représentant les Irlandais, le 27 novembre 1978, dans la mairie. Obama lui a récemment décerné, à titre posthume, la Presidential Medal of Freedom. Envisageant un possible assassinat, Harvey Milk avait enregistré plusieurs cassettes. L'une d'entre elles contient la phrase célèbre : "If a bullet should enter my brain, let the bullet destroy every closet door" [Si une balle devait traverser mon cerveau, laissez-la briser aussi toutes les portes du placard], en référence aux homosexuels craignant de faire leur coming-out [de sortir du placard].

Tout n'est pas à prendre, mais SF est bien attirante : improbable, diverse, délurée, transgressive, audacieuse, tolérante qu'elle est. Je dirais aussi, en référence au livre du psychanalyste Melman "L'homme sans gravité' - l'absence de gravité désignant la perte des repères - que SF n'est pas sans gravité : elle n'a pas perdu ses repères, elle se veut sans cesse les dépasser, pour aller toujours plus avant. 

Proche est le pays qu'ils appellent vivre
Tu le reconnaîtras à sa gravité

[Rainer Maria Rilke]



22/03/2010
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