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Sécurité

 


La sécurité est un thème porteur dans l'opinion. Les responsables politiques l'ont bien compris qui savent toucher la corde sensible. Le ministre de l'Intérieur en charge de la sécurité surfe sur la vague des opinions favorables dans les sondages. Le président de la République lui-même, qui, comme son prédécesseur, ne manque guère une occasion de se rendre sur le terrain pour afficher son empathie, au nom de la nation, à l'égard de victimes de l'insécurité, l'a encore réaffirmé récemment devant micros et caméras : il faut «poursuivre le combat pour la sécurité des Français».

 

Notre époque verrait-elle le retour des grandes peurs ?  La liste est longue des dangers dont la population se sent menacée - et des sécurités réclamées :

- le danger de terrorisme [sécurité publique]
- le danger de perte des libertés [sécurité de la liberté]
- le danger de perte des biens [sécurité de la propriété]
- le danger de se trouver démuni face à des aléas de santé [sécurité sociale].
etc.

L'État moderne - disons depuis le XVIe-XVIIe siècle - se présente comme le garant de la sécurité publique. Les textes fondateurs de la pensée politique en attestent. Hobbes : "Ceux qui ont institué la république, [l'ont instituée] pour leur sécurité non temporaire mais perpétuelle"[Léviathan, chap. XIX]. Spinoza : "La vertu de l'État, c'est la sécurité" [Traité politique, I,6]. Locke : "Le salut et la sécurité sont la fin qu'on se propose quand on forme une société politique" [Second traité, chap. 222]. Rousseau enfin : "Le premier objet que se sont proposé les hommes dans la confédération civile a été leur sûreté mutuelle" [Fragments politiques, Du pacte social, 14].

Le citoyen estime donc légitime de se tourner vers l'État pour en attendre pleine protection. Sauf que l'État aujourd'hui n'a plus la même configuration que dans les siècles précédents. L'État signifiait un territoire délimité, une législation homogène et une identité. La mondialisation bouscule certaines de ces notions. De nouvelles questions se posent concernant les garanties qu'on peut attendre de l'État.
 
Par ailleurs, le concept de sécurité s'est étendu ces dernières décennies à ce qu'on appelle la "biosécurité", en rapport avec de nouveaux dangers face aux risques liés à l'introduction d'espèces génétiquement modifiées, aux agressions sanitaires, à la dangerosité de substances utilisées dans certains médicaments etc. . Le sujet, si on peut dire, de la sécurité n'est plus le citoyen mais l'homme vivant [d'où le terme biosécurité, du mot grec bios, "vie"]. Cette nouvelle dimension de la sécurité induit de nouvelles attentes.

La vie veut être protégée contre tout ce qui la menace, tout ce qui peut la dégrader. Mais bien des  menaces comme l'apparition de virus, des catastrophes climatiques etc. sont aléatoires, imprévisibles, et l'idée s'est installée dans l'opinion publique [et par voie de conséquence chez les politiques] que la simple possibilité d'un risque doit entraîner des mesures pour l'éviter, au nom de ce qu'on appelle le "principe de précaution". Ainsi est nourri le fantasme d'une sécurité maximale et la revendication d'un droit à être protégé contre tous les risques.

[Mais, à ce compte-là, la mort étant pour le vivant un risque imprévisible mais certain, le principe de précaution pour ne pas mourir ne serait-il pas de ne pas naître ? - notre naissance toutefois ne dépend pas de notre volonté ; notre liberté commence alors que nous sommes déjà embarqués...]

Le niveau de protection est une chose, l'attitude à cultiver par rapport aux risques une autre. Face à ce qui advient, à ce qui arrive, la sagesse ancienne - je pense à Sénèque, ou à l'empereur philosophe Marc-Aurèle - incitait à développer une attitude spirituelle : la recherche de la sécurité intérieure, de la sérénité. Ainsi Sénèque, dans sa Lettre 24, promet à Lucilius de le conduire sur le chemin de la sécurité [ego alia te ad securitatem via ducam : "je te mènerai à la sécurité par d'autres voies"], l'exhortant à faire un travail sur soi.

C'est en quelque sorte une révolution copernicienne avant l'heure. L'important pour Sénèque, ce n'est pas ce qui arrive, mais de s'entraîner à se distancier, à tenir l'événement à distance pour neutraliser sa capacité à m'affecter. "Souviens-toi, écrit Sénèque à Lucilius, de faire abstraction du fracas des choses, de bien voir ce qu'il y a au fond de chaque chose : tu reconnaîtras qu'il ne se trouve là-dedans rien de terrible que la peur qu'on en a".

Le travail sur soi, qui permet cette distanciation, nécessite des préparations [comme un sportif se prépare aux épreuves] que Sénèque ou Marc Aurèle détaillent dans leurs écrits. Le fruit de ce travail est la sécurité intime, de l'esprit, qu'on appelle sérénité. "Ce qu'il y a de grand, dit Sénèque, c'est une âme ferme et sereine dans l'adversité".




02/11/2012
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