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Une femme d'exception la pianiste Zhu Xiao-Mei


Vous connaissez peut-être la pianiste chinoise  Zhu Xiao-Mei. Le destin de cette femme est exceptionnel. Elle est reconnue comme une pianiste exceptionnelle. Un destin exceptionnel, une destinée exceptionnelle : l'un et l'autre sont reliés.

Zhu Xiao-Mei a raconté sa vie dans un très beau livre, paru en 2007, au titre interrogateur : La Rivière et son secret.

Pourquoi la "Rivière"... ? Je crois l'avoir compris en écoutant jeudi dernier une interview sur France Inter. L'animateur l'interroge : - Qui est Bach pour vous ?

- "Bach, c'est mon Dieu, c'est mon maître, c'est mon ami ! Je joue tous les matins la musique de Bach.." Et d'ajouter : "Quelque part Bach est chinois !... Sa musique cherche l'équilibre, la sérénité, et l'humour... Son écriture est sophistiquée, très compliquée, mais toujours très naturelle, jamais exagérée... La musique de Bach ("ruisseau"...) coule comme l'eau..."

Voilà le secret entre Zhu Xiao-Mei et Jean-Sébastien Bach : une histoire d'eau qui coule de source, paisiblement. Et pourtant, la vie de Zhu Xiao-Mei est bien tout le contraire d'un long fleuve tranquille !

Dès sa plus tendre enfance, elle est attirée par le piano que sa mère - pianiste - - a fait venir de Shanghai lorsqu'ils ont déménagé pour Pékin, "parce qu'il n'y avait plus de place pour eux là d'où ils venaient, à Shanghai". C'était avant la révolution maoïste. Ses parents, malgré la situation assez précaire dans laquelle ils se trouvent à Pékin - ils logent dans un Siheyuan, un carré de maisons misérables - sont considérés comme des bourgeois.

Xiao-Mei apprend le piano auprès de sa mère. A six ans, elle entre à l'Ecole de musique pour enfants, antichambre du Conservatoire ("ma mère, qui se sous-estime, a pensé qu'elle n'avait pas les capacités de rester mon seul professeur"). Mais le doute s'introduit dans l'esprit de la jeune Xiao-Mei. La révolution culturelle est en marche. Ses parents sont considérés comme Chushen Buhao, "de mauvaise origine". Si ses parents sont coupables, elle l'est aussi. Et le piano, lui aussi, est de mauvaise origine... C'est pourtant lui qui lui permet d'être admirée. Dès l'âge de dix ans, elle commence à donner des concerts... 

1960 : le Grand Bond en avant, lancé trois ans plus tôt par le président Mao, tourne au désastre. Elle est admise au Conservatoire dans la classe de Maître Pan, un Dieu pour elle. Deux années de bonheur, qui lui font oublier le reste. En 1963 - elle va vers ses quatorze ans - l'histoire la rattrape. Elle est contrainte de faire son autocritique devant les professeurs et ses camarades parce qu'elle est Chusen Buhao. Mais le pire est à venir. Maître Pan s'approche d'elle : "Tu ne peux pas bien jouer du piano, dit-il, si, au fond de toi, tu es hostile au régime. Je ne veux plus te donner de cours".

Son monde a basculé. Son avenir s'effondre. Elle est désormais obsédée par une seule question : comment se racheter ? Autour d'elle beaucoup de Chinois, placés dans des situations semblables, préfèrent se suicider.

C'est le début du mouvement de Shangshan Xiaxang, qui a pour but d'envoyer les jeunes instruits à la campagne pour changer leur mentalité. Une occasion de se racheter, pense Zhu Xiao-Mei. Au retour de cette "expérience" Xiao-Mei est persuadée d'avoir changé : "Je me dis que je suis en dehors de la réalité, moi qui ne pense qu'à jouer de la musique classique. Elle ne représente rien pour ces paysans"

1968 : la révolution emporte tout. A Pékin la violence règne. Les gardes rouges s'attaquent à tous ceux qui représentent l'ordre ancien. Au Conservatoire, ordre est donné de brûler toutes les partitions. Le mouvement de Shangshan Xiaxiang est relancé. Xiao-Mei tente toujours de croire que Mao a raison. Cependant elle est envoyée, comme dix-sept millions de Chinois, en "camp de rééducation par le travail".

Suivent six années de rééducation. Les camps sont de véritables prisons. Rien n'est toléré. Mais un jour, sur un accordéon de fortune, elle joue Chopin... Elle redécouvre la musique, qui ne l'a jamais quittée. Et, miracle, elle va pouvoir faire venir son piano... Par enchantement les rêves reviennent, l'espoir renaît. La musique occidentale reste interdite, et la censure active. Xiao-Mei réussit tout de même à se procurer quelques partitions, dont le premier livre du Clavier bien tempéré de Jean-Sébastien Bach... Bach, qui va rester pour toujours son maître, son ami, son sauveur.

1974 : Xiao-Mei est libérée. "Oui, je suis libre mais pleine d'angoisse et d'amertume. Je regarde derrière moi. Je pense aux années perdues, à la musique que je n'ai pas jouée [...] Je pense aussi à la dignité dont on m'a privée"...

... Aujourd'hui Zhu Xiao-Mei vit à Paris. Elle est professeur au Conservatoire national de musique. Elle est célébrée dans le monde entier comme une pianiste rare.

J'étais hier soir au théâtre des Champs-Élysées où elle donnait un récital unique : les Variations Goldberg. Elle était simplement vêtue, à la chinoise, d'une tunique et d'un pantalon de couleur brune. Elle s'est assise au piano. Un long silence. Et la magie a commencé. Elle a joué les trente variations d'une seule traite, les yeux fermés, le visage éclairé de l'intérieur.

La dernière note. A nouveau un long silence. Elle se lève, presque péniblement. Elle salue le public les mains jointes, à la chinoise, une fois ; et sort. Elle reviendra plus de dix fois, ne reste que quelques secondes, et repart, d'une démarche tout juste assurée. En fait, elle n'est pas avec nous. Elle est toujours dans sa musique.

A la sortie, je lui fais dédicacer mon exemplaire de La Rivière et son secret... Je lui demande : -" La Rivière ? c'est ... Bach ?" - Dans un souffle, elle me dit ..." Oui !"


L'aventure personnelle, l'aventure prodiguée, communauté de nos aurores
(René Char, Rougeur des matinaux)










11/05/2010
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