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Avec Apollinaire

 

 
Apollinaire venait un peu de nulle part : apatride, il est né à Rome le 26 août 1880 d’un père qui ne l’a pas reconnu (on sait maintenant qu’il se nommait Francesco Flugi d’Aspermont, ancien officier de l’armée royale des Deux-Siciles, 45 ans) et d’une mère issue d’une famille noble polonaise, Melle de Kostrowitzky, 22 ans, exilée de l’aristocratie par le scandale, qui reconnaît son fils par-devant notaire et lui donne le nom de Guillaume Albert Vladimir Alexandre Apollinaire de Kostrowitzky. 
 
De son vrai nom donc il s'appelait de Kostrowitzky … mais le mot vrai est-il approprié ? Apollinaire — Kostro pour ses amis — toujours sera hanté par le mystère de ses origines, ce qu’il est, de quel passé il vient, comment être nommé ? Breton disait, et cela s’applique bien à Apollinaire : « Ce que je tiens pour les manifestations objectives de mon existence, manifestations plus ou moins délibérées, n’est que ce qui passe, dans les limites de cette vie, d’une activité dont le champ véritable m’est tout à fait inconnu ».
 
De fait, pour moi, Guillaume Apollinaire, plus que tout, est le poète de ce qui passe. Montaigne disait : « Je peins le passage » ; Apollinaire le chante. 
 
Je pense bien sûr à tous ces vers où il chante ses amours éperdues qui les unes les autres ont passé. Ainsi, dans « La Chanson du Mal-Aimé », de l’amour perdu d’Annie Playden, la jeune gouvernante anglaise qu’il a connue en 1901 quand il était précepteur en Rhénanie, avec laquelle il a tenté sans succès de renouer en Angleterre et qui s’est éloignée à jamais de lui, dont sa mémoire
 
Mon beau navire ô ma mémoire
 
est lestée de souvenirs comme celui-ci :
 
Le mai le joli mai en barque sur le Rhin 
Des dames regardaient du haut de la montagne
Vous êtes si jolies mais la barque s’éloigne
Qui donc a fait pleurer les saules riverains
 
La plainte alors devient complainte, rejoignant les lais, hymnes, romances et chansons des poètes des XVᵉ et XVIᵉ siècles :
 
Mais en vérité je l’attends
Avec mon coeur avec mon âme
Et sur le pont des Reviens-t’en 
Si jamais revient cette femme
Je lui dirai Je suis content
 
Annie partie au loin, Apollinaire l’a chantée long temps encore. Comme il chantera plus tard dans la mélodie du « Pont Mirabeau » une autre inspiratrice qui elle aussi s’est éloignée, la peintre Marie Laurencin, rencontrée en 1907, qui mettra fin à sa liaison en 1912 :
 
L’amour s’en va comme cette eau courante
        L’amour s’en va
    Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente
 
        Vienne la nuit sonne l’heure
        Les jours s’en vont je demeure
 
Passent les jours et passent les semaines
        Ni temps passé
    Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine 

Ainsi des amours qui fuient (il y aura encore dans sa vie, quand il sera engagé volontaire dans l’armée française en 1914, Louise de Coligny-Châtillon, dite Lou, de Nice, qui se détache de lui en 1915, puis Madeleine Pages, d’Oran, rencontrée dans le train à son dernier retour de Nice, qui le quittera en 1916 — enfin après sa blessure à la tempe le 17 mars 1916 dans les tranchées en Champagne et sa trépanation à Paris, Jacqueline Kolb, « la jolie rousse », qui deviendra sa femme quelques mois avant sa mort en novembre 1918 deux jours avant l'Armistice : c'est lui alors qui s'éloignera…) 
 
Ainsi de la vie qui passe :
 
Les feuilles
Qu’on foule
Un train
Qui roule
La vie
S’écoule
 
La vie s’enfuit, le moi du moins demeure-t-il solide, inaltérable comme un roc ? « Les jours s’en vont je demeure » le pourrait faire croire ; mais ce je demeure n’a rien d’une affirmation de soi : il indique plutôt l’éloignement de ce qui s’en va, comme d’un bateau par rapport à celui qui reste sur le quai. Mais celui-là qui demeure, qui est-il ?
 
Qui suis-je ? Cette question, Apollinaire la pose nettement dans ces vers de  « Cortège » : 
 
Un jour
Un jour je m’attendais moi-même
Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes
Pour que je sache enfin celui-là que je suis
 
Mais Guillaume Apollinaire se sera-t-il jamais rencontré ? Longtemps il aura poursuivi le guet mélancolique de lui-même, faisant de l’automne la saison-signe de cette quête toujours renouvelée. Automne : la fascination de ce qui passe, s'écoule, s'éloigne...
 
Mon automne éternelle ô ma saison mentale
 
 
 
 pablo-picasso-portrait-de-guillaume-apollinaire.jpg
 Portrait de Guillaume Apollinaire
par son ami Pablo Picasso
 
 


13/01/2019
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