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Comment y va ton monde (2) Damasio et Darwin

 

 
Dans le billet précédent, je suis parti de deux lectures faites par hasard en même temps, une de Bruno Latour, l'autre d’Antonio Damasio, dont il m’est apparu que, malgré la disparité de leur domaine de référence — politique d’un côté, biologique de l'autre —, elles recélaient une coïncidence qui n’était autre que celle de l’objet qu’est la vie : la vie sur Terre, depuis les origines jusqu’aux défis que rencontre l’homme aujourd’hui pour (sur)vivre. 
 
L’homme, dans cette réflexion, apparaît comme un terrestre parmi les terrestres, un vivant qui prend place parmi les vivants. Une question cependant continue de se poser : y-a-t-il malgré tout, du fait de l’esprit, une coupure entre l’homme et les autres vivants, quelque chose de radicalement nouveau avec l’homme, ou continuité ?
 
 

Damasio

 
La réponse de Damasio dans L’Ordre étrange des choses, est qu’il y a continuité. 
 
Revoyons ceci de plus près. Avec Damasio revenons aux toutes premières formes de vie apparues il y a 3,5 milliards d’années ou un peu plus : les bactéries. "Il y a chez elles une complexité des comportements, une émotivité, des stratégies. Certaines travaillent très dur, mais il y a des bactéries traîtresses, il y en a qui rusent pour ne rien faire et profiter de ce que font les autres… C’est très beau, très étrange » (Damasio dans un entretien). Ce qui est commun appartient à l’origine de la vie. Qu’est-ce que cette qualité que nous partageons, en tant que vivant, avec la moindre cellule sur notre Terre ?  Il y a chez les bactéries des comportements qui s’apparentent à nos comportements culturels. Il y a, bien sûr, un fossé entre les bactéries et l’homme, mais fondamentalement, selon Damasio, il y a continuité d’elles à nous à travers la chaîne de la vie. Cette continuité, « c’est la continuité du désir – plus déclaré chez l’homme que dans les bactéries – de durer, d’avancer », qui s’observe sous les microscopes autant que dans les sociétés humaines.
 
Le nom scientifique de cette continuité, c’est l’ « homéostasie ». Tout être vivant est constitué par le désir de vivre, qu’il soit plante, animal, homme ou bactérie. Le nom philosophique, si je puis dire, de ce désir originaire, c’est le conatus de Spinoza : « Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être » et : « L’effort [conatus] par lequel chaque chose tend à persévérer dans son être n’est rien d’autre que l’essence actuelle de cette chose ». 
 
Dans la continuité de la chaîne de la vie, l’homme se construit, persiste et avance vers l’avenir selon l’immuable impératif homéostatique, en bénéficiant de ce surplus que sont les sentiments. Nous avons peur, faim, mal, nous désirons, nous connaissons le plaisir –  nous ne serions rien si nous n’éprouvions rien. Ces mouvements élémentaires de la vie, les « émotions » dans la conceptualisation damasienne, sont des messages que nos organes nous adressent, formalisés par la conscience, qui les transforme en sentiments : ceux-ci deviennent des « adjoints mentaux de l’homéostasie ». « C’est une coopération entre corps et cerveau qui, par l’intermédiaire des émotions, donne accès à l’esprit », résume Damasio. 
 
Donc, selon Damasio, il n’y a pas coupure mais continuité dans l’ordre des vivants, des premières cellules jusqu’à l’homme. Où l’on rejoint à nouveau Spinoza : « L’homme n’est pas un empire dans un empire », écrivait-il : aucune séparation entre le corps et l’esprit, entre la matière et la conscience, aucune séparation entre l’homme et le reste des vivants.
 
 

Darwin

 
Cette idée, biologique et philosophique, d'une continuité entre l’homme et les autres vivants rejoint, sur le plan naturaliste, la pensée de Charles Darwin, auteur de la théorie de l’évolution des espèces vivantes à travers le mécanisme de la sélection naturelle : l’homme n’a pas de statut à part.
 
Mais une question de taille se pose concernant l’application à l’homme de cette théorie de l’évolution des espèces vivantes. Si le mécanisme de la sélection naturelle implique, comme l’explique Darwin, la défaite des moins adaptés dans la lutte pour l’existence au sein d’un milieu déterminé, ce schéma ne contient-il pas en germe, appliqué aux sociétés humaines, la justification des pires déviations que sont l’eugénisme, le racisme, l’ethnocide ou l’esclavagisme ? Une lecture incomplète de Darwin, qui s’arrêterait à L’Origine des espèces, pourrait le laisser croire.
 
Le problème est que très souvent on en reste de fait à la lecture de ce premier ouvrage, publié en 1849, qui fit la renommée scientifique de Darwin, sans lire ceux qui suivirent, en particulier La Filiation de l’Homme [ The Descent of Man ], paru en 1871, dans lequel Darwin traite explicitement de l’application de ses théories à l’homme — ce qu’il n’avait pas fait dans L’Origine des espèces. C’est par extrapolation que les tenants de l’eugénisme ou du racisme ont cru trouver dans Darwin les justifications de leurs propres théories, en s’appuyant sur la loi de la sélection naturelle dite la « loi du plus fort ».
 
Ce qu'expose Darwin dans La Filiation de l’Homme, c’est que la sélection naturelle sélectionne non seulement des « variations »  organiques présentant un avantage adaptatif, mais aussi des « instincts ». Parmi ces instincts avantageux, les « instincts sociaux », comme les nomme Darwin, ont été particulièrement retenus et développés, observe-t-il, dans la marche vers la civilisation : au lieu de l’élimination des moins aptes apparaît, avec la civilisation, le devoir d’assistance, des formes d’entr’aide qui deviennent un avantage dans la lutte pour l’existence.
 
 
Quelques lignes d’explicitation — pour ceux qui voudraient approfondir —sur le développement de la pensée de Darwin dans La Filiation de l’Homme. Le point clé réside, me semble-t-il, dans la réponse à cette question : comment la sélection naturelle agit-elle dans et sur une communauté, en regard du rôle des individus ? Je cite trois notations de Darwin :
(1) « Chez les animaux strictement sociaux, la sélection naturelle agit parfois sur l’individu à travers la préservation de variations qui sont bénéfiques pour la communauté. […] Chez les insectes vivant en association, beaucoup de structures remarquables, qui n’ont que peu ou n’ont pas d’utilité pour les individus, telles que l’appareil collecteur du pollen, ou l’aiguillon de l’abeille ouvrière, ou les grandes mâchoires des fourmis soldats, ont été acquises de cette manière. » 
(2) « Chez les animaux sociaux supérieurs, je n’ai pas connaissance qu’une modification de structure ait eu lieu uniquement pour le bien de la communauté, quoique certaines lui rendent des services secondaires. Par exemple, les cornes des ruminants et les grandes dents canines des babouins semblent avoir été acquises par les mâles en tant qu’armes dans la lutte sexuelle, mais elles sont utilisées également pour la défense du troupeau et de la troupe. »  
(3) « À l’égard de certaines facultés mentales, le cas est entièrement différent ; car ces facultés ont été principalement, ou même exclusivement, gagnées pour le bénéfice de la communauté, et les individus y ont en même temps gagné un avantage indirect. »  
On a donc des différenciations dans la manière dont opère la sélection naturelle de (1) à (3) :
- Chez les animaux sociaux inférieurs (dont la survie individuelle dépend de la communauté), des structures sont sélectionnées chez les individus au bénéfice principal de la communauté.
- Chez les animaux sociaux supérieurs (dont la survie individuelle peut être indépendante de la communauté), des structures sont sélectionnées au bénéfice principal et direct des individus.
- Dans la partie évolutive qui culmine chez l’homme, à l’étage de certaines facultés mentales, « le cas est entièrement différent » : l’avantage communautaire est directement hégémonique, et l’avantage individuel indirect.
 Patrick Tort, le fondateur de l’Institut Charles Darwin International, auteur de nombreux ouvrages et directeur du Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution, commente ainsi la pensée de Darwin dans L’Effet Darwin
« On en déduit qu’une société d’animaux supérieurs, pour survivre en tant que telle malgré l’individuation croissante de ses membres, devra inventer d'autres moyens de survie que la sélection d’avantages directement individuels (qui éloigneraient de la sociabilité) ou d’avantages immédiatement communautaires (qui rapprocheraient d’une communauté d’insectes). Ces moyens appartiendront au registre des « facultés mentales », dont l’avantage ne concerne plus directement l’individu naturel, mais la communauté sociale, ainsi que le déclare Darwin. » 
 
 
Il s’est donc opéré, selon Darwin, durant la phase d’évolution qui se situe entre les ancêtres immédiats de l’homme et l’homme moderne, une sorte d’inversion dans le processus de sélection naturelle : la faiblesse devient un avantage, car elle conduit à l’union face au danger et renforce la coopération — ceci grâce au développement corrélatif des facultés mentales. Dans la phase ultime de l’évolution qui aboutit à la civilisation, la forme nouvellement sélectionnée — sociale — l’emporte, parce qu’avantageuse, sur sa forme ancienne, qui privilégiait l’élimination des faibles.
 
Cette inversion ne signifie pas rupture — il y a bien continuité physique dans l’évolution jusqu’à l’émergence de l’homme — mais en aucun cas les tenants de l’eugénisme et autres théories de type raciste peuvent prétendre à s’appuyer sur la pensée de Darwin pour justifier leurs thèses. 
 
 

Comment y va ton monde ?

 
Comment y va ton monde ?
 
Je lis dans les journaux du jour et sur les réseaux sociaux : « L’économie va mieux : le PIB a progressé de 1,9 % en 2017, selon les chiffres publiés par l’Insee ». J'apprends de plus, dans la foulée, que « L'Insee a annoncé qu'il intègrerait dans son calcul le trafic de drogue comme une production de richesses »... Ça va mieux parce que le PIB a progressé, et ça ira encore mieux demain parce que le PIB intégrant dans son calcul l'achat et la vente de drogues comme une production de richesses va encore plus progresser !
 
Décidément, il est temps de changer de cap et de refaire le réglage de nos instruments de bord. Cela ne devrait plus avoir de sens d’apprécier comment va notre monde — le regard fixé sur le taux de croissance du PIB ! À quoi bon se réjouir de l’augmentation de la production de richesses, sans se soucier de savoir à quel prix pour la Terre ces richesses sont produites, de quoi elles sont faites, en quoi elles profitent au mieux-être des hommes, pour tous ou seulement quelques happy few ?
 
Changer de cap, c'est vraiment, comme explicité dans le billet précédent, "revenir à la Terre" ; c'est mettre en musique, si je puis dire, ce "motif" que terrestres parmi les terrestres, nous nous devons de ré-orienter nos choix personnels, collectifs, d'existence, pour vivre non avec le statut d'êtres à part, disposant à leur guise de la Terre, mais harmoniquement dans la continuité des vivants...
 
 

À suivre...
Comment y va ton monde (3)   Humanisme et transhumanisme


02/02/2018
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