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Quelques impressions de Pologne (IV) La Pologne aujourd'hui ?

 

 

 
Quand nous étions chez nos amies à Sopot, en début de voyage, l’atmosphère était calme et paisible, dans cette cité balnéaire au charme un peu suranné, au bord de la Baltique, à quelques kilomètres de Gdańsk. La maison du père de nos amies, artiste peintre réputé, une ancienne demeure bâtie par les Allemands dans les années 1910, partagée par plusieurs familles sous le régime soviétique, avait solide allure, située dans une sorte de quartier dédié aux artistes, qui y avaient leurs ateliers.
 
 
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Dans le quartier des artistes
 
 
Le temps était merveilleux, au beau fixe, à peine 28 degrés quand il en faisait 38 à Grenoble, la mer étale, nos soirées s’éternisaient sur la terrasse ombrée par les grands arbres alentour, nos échanges parfois ponctués, comme un point soudain au milieu d’une phrase, obligeant à un silence, par le passage d’un train sur une voie ferrée à proximité. Un soir, nous sommes allés à la nuit tombée, sur la plage noire de monde, contempler dans le ciel clair l’éclipse de lune. Ces lieux, ce temps respiraient la quiétude, comme si rien ne s’était passé ici...
 
 
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Le Grand Hotel à Sopot
 
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Sur les bords de la Baltique à Sopot
 
 
Mais la Pologne a connu bien des tempêtes et des cyclones destructeurs dans son histoire récente. À peine 20 années d’indépendance, de 1920 à fin 1939 — juste le temps de se construire, — et brutalement un déferlement de bruits et fureurs : la terreur nazie, l’extermination des Juifs, l’emprise soviétique. Comment la Pologne a-t-elle survécu à tous ces traumatismes ? L’idée qui vient à l’esprit est celle de résilience.
 
La résilience — de l’anglais resilience, lui-même issu du verbe latin resilire (« rebondir ») — est à l’origine un terme de mécanique qui désigne la capacité physique d’un matériau à retrouver sa forme après avoir été comprimé ou déformé ; en psychologie, la résilience est la capacité à vivre, à se développer en dépit de l’adversité. Ce concept a été développé et vulgarisé en France par Boris Cyrulnick — né dans une famille d’émigrés juifs d’Europe orientale, qui a subi dans sa petite enfance, à Bordeaux, le traumatisme de la déportation et disparition de ses parents en 1942, et a échappé lui-même de peu aux rafles, caché par une institutrice. La résilience consiste à continuer à se développer après un traumatisme, mais différemment ; une nouvelle organisation qui n’est pas forcément plus forte que l’ancienne, juste différente.  
 
Les traces du traumatisme collectif sont encore visibles en Pologne. J’ai été frappé, en observant les anciens, de constater comme ils étaient, dans leur grande majorité, encore marqués, physiquement même, par ce qui s’est passé dans ce pays jusque la fin des années 70. Leur aspect est souvent sévère, leur abord peu avenant, comme il en est encore chez beaucoup de préposés dans les services publics, par exemple parmi ceux qui officient derrière les guichets de gares, ou les contrôleurs, peu enclins à vous renseigner… 
 
Mais les jeunes, c’est tout différent. On les voit pour le plus grand nombre gais, souriants, ouverts, souvent déterminés : ainsi de Patricia, jeune doctorante à l’université de Cracovie, enthousiaste, pour qui son métier est une passion — mais qui est perplexe, nous dit-elle, en considérant la plupart de ses étudiants :  elle ne retrouve pas chez eux les mêmes aspirations — comme s’ils paraissaient blasés — et s’inquiète à demi-mots de l’impact des thèses nationalistes. 
 
 
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Tête de cortège d'un défilé de nationalistes
le 1er août 2018 à Cracovie

 

  

Ces mêmes nationalistes, je les ai vu défiler dans Cracovie en ce mois d’août 2018, après qu'ils aient participé à une messe solennelle — drapeaux et étendards déployés — à la basilique Notre-Dame-Sainte-Marie…
 
Difficile d’évoquer la situation politique actuelle avec les anciens, qui généralement ne parlent que polonais ; les jeunes, qui parlent anglais, souvent éludent : ce n’est pas ce qu’on a voulu... Nous n'avions aucune idée de ce que ce serait de vivre dans un pays dirigé par des populistes d'extrême-droite… Beaucoup de choses ont changé...
 
Ce qui a changé d'abord, c’est le langage utilisé dans la sphère publique, un langage de haine des migrants, des homosexuels, des femmes qui avortent, des Juifs [l’antisémitisme renaît] … langage qui justifie la violence contre les minorités. C’est aussi la politique du gouvernement nationaliste du parti Droit et Justice [PiS, Prawo i Sprawiedliwosc], qui met les institutions de la Pologne, le Parlement, la Justice… on the borderline par rapport à l’Union Européenne. C’est encore la prise de contrôle des médias publics, les transformant en instruments de propagande. Idem pour la réforme du système éducatif, qui a permis de réintroduire le nationalisme dans les programmes scolaires. Idem pour certaines interventions concernant des institutions — à l’exemple du Musée de la Seconde Guerre mondiale [dont j’ai parlé dans un précédent billet], inauguré en janvier 2017 à Gdańsk, qui a bien failli fermer sitôt ouvert : en cause son supposé « manque de patriotisme » ; il ne ferait pas la part assez belle, selon les nationalistes, aux actions héroïques des Polonais ; le directeur de l’établissement, Pawel Machcewicz, ancien conseiller de Donald Tusk, bête noire du pouvoir actuel, qui a travaillé pendant 8 années sur le projet, a été limogé. Etc.
 
Retour à la case départ ? Une nouvelle organisation pas différente ? Les interrogations sont nombreuses. Qu’on retrouve ailleurs en Europe, en Autriche, en Hongrie, en Italie… On ne serait plus dans la résilience —mais dans la répétition de l'histoire...
 
 
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Sur le Rynek Glówny la statue d'Adam Mickiewicz,
grand poète, chantre de l'indépendance nationale
 
 
Se peut-il que tout cela revienne ? Où sont les intellectuels, pour faire entendre le langage de la raison ? Ce n’est pas un hasard, mais bien pour empêcher toute opposition, si les nazis envahissant la Pologne ont commencé par éliminer les intellectuels, représentant de possibles opposants politiques — tout comme feront en 1975 les Khmers rouges à Phnom Penh.
 
Et cependant, une nouvelle interrogation se pose : où était l’Université aux débuts du nazisme ? C’est un fait, les grandes figures de l’Université allemande qu’étaient Alfred Bäumler, Martin Heidegger ou Hans-Georg Gadamer, loin de s’opposer, ont pris parti pour les nazis.
 
Alfred Bäumler, grand philosophe et spécialiste de Nietzsche, dont il utilisait la philosophie pour légitimer le nazisme, qui enseigna à partir de 1933 la philosophie et l'éducation politique à Berlin en tant que directeur de l'Institut de pédagogie politique, déclarait entre autres : « Le Juif international usant de la pensée monétaire, s'étant hissé à la domination mondiale, menaçait de détruire tout pouvoir créatif en devenir »...
 
Martin Heidegger, "le penseur le plus important du XXᵉ siècle", élu recteur de l'Université de Fribourg-en-Brisgau en avril 1933, trois mois après l'avènement de Hitler comme chancelier du Reich, n’a pas juste légèrement composé avec les nazis, comme certains thuriféraires voudraient nous le faire accroire : il a été adhérent au parti nazi de 1933 à 1944 et a soutenu l’idéologie nazie [voir billet De l'antisémitisme de Heidegger ]. Lors de sa prise de responsabilité, Heidegger publiait dans un journal universitaire un « appel aux étudiants allemands » qui s'achève ainsi : « Seul le Führer lui-même est la réalité et la loi de l'Allemagne d'aujourd'hui et de demain »...
 
Hans-Georg Gadamer, dont l'essentiel de la réflexion porte sur les sciences de l'esprit et leur rapport à l’herméneutique, philosophe de l' « interpréter » [herméneutique, du grec hermeneutikè ], a signé, avec près de mille universitaires, le Bekenntnis der deutschen Professoren zu Adolf Hitler (déclaration des professeurs des universités et des écoles supérieures allemandes en faveur de Adolf Hitler et de l'État national-socialiste) du 11 novembre 1933...
 
Doctorants, professeurs et autres enseignants d’université ont rejoint en nombre les rangs des nazis, c’est un fait. Dans l’oeuvre du maintien de la pureté de la race, des médecins, philosophes, psychologues et juristes, n’ont guère rechigné à évaluer les races inférieures, mais aussi les infirmes, les invalides et les handicapés mentaux à la lumière de concepts comme celui de Lebensunwertes Leben  à savoir la vie qui ne vaut pas la peine d’être vécue.
 
Dans les rangs des nazis il n’y avait pas que des gens primitifs, décadents et toxicomanes — tel Martin Bormann, l’éminence grise du parti nazi, brutal et sans scrupules, condamné en 1925 pour complicité de meurtre ; Rudolf Höss, le commandant d’Auschwitz, qui introduisit l’utilisation du Zyklon B dans les chambres à gaz, condamné en 1924 pour assassinat d’un militant communiste ; Hermann Göring, à qui Hitler donna le plus haut grade de l’armée allemande Generalfeldmarschall, surnommé « le bouffi » (il pesait sur la fin ses 140 kgs), addict à la morphine, qui amassa une fortune gigantesque à coups de rackets internes au régime et spoliation des biens juifs, connu pour son goût du luxe, de la drogue, des diamants et des châteaux… Etc.
 
Joseph Goebbels, chef de la propagande du Reich, avait suivi des études universitaires en philologie et s’honorait de son titre de Docteur en philosophie de l’Université de Heidelberg, obtenu en 1921 : on devait l’appeler Dr. Goebbels ; Heinrich Himmler, le maître absolu de la SS, qui porte la responsabilité la plus lourde dans la liquidation de l'opposition en Allemagne nazie et a eu la charge de mettre en œuvre la Shoah, était un élève modèle parfaitement intégré dans son milieu de moyenne bourgeoisie catholique de Bavière ; Reinhard Heydrich, qui a eu également un rôle majeur dans l'organisation de l’extermination des Juifs, grand, svelte, de belle allure était issu d’un milieu familial baigné par la musique, d’où lui naîtra une passion pour le violon qu’il pratiquera toute sa vie... Hans Frank, le gouverneur général des provinces polonaises occupées, qui siégeait à Cracovie, était aussi un amoureux de la musique... Etc. 
 
Alors, oui, se peut-il ? Se peut-il que l’histoire se répète ? Ce qui se passe en Pologne, comme ailleurs en Europe, n’est pas rassurant. C’est seulement en vainquant leurs contradicteurs et leurs ennemis que ces gens-là affirment qu’ils ont raison. Ils ont la conviction bien chevillée que l’autorité — auctoritas — confère la vérité, et non l’inverse. D’abord ils avancent, puis ils balayent le sol sur lequel ils ont marché, et le débarrassent des reptiles et éléments inférieurs — pour parler leur langage. Pour affirmer une forme de vie supérieure, ils passent par la casse, puis rangent derrière eux — ce sont leurs mots. Voilà leur programme.  
 
Le Parlement européen, inquiet sur le respect de l'État de droit, qu'il estime en danger, a déclenché fin 2017 contre la Pologne du PiS une procédure (dite de l'article 7) pouvant aboutir à priver un pays de ses droits de vote. La même procédure vient d'être déclenchée (12 septembre 2018) contre la Hongrie d'Orban...
 
 
Retour en France.
 
Dans mon quartier parisien, à deux pas de chez moi, vient d’ouvrir rue Médicis, face au Luxembourg, jouxtant l’ancienne librairie Corti (l’éditeur de Julien Gracq), une nouvelle librairie sous l'enseigne précisément La Nouvelle Librairie. Au rez-de-chaussée, les livres exposés sont présentables. À l’étage (en haut de la mezzanine), c’est autre chose : ce sont des « livres d’occasion », m’explique le patron : en fait, tous des livres de droite extrême, pour ne pas dire plus. L’intention est claire, à proximité de la Sorbonne, Normale sup ou Sciences Po... Une bonne occasion.
 
 
Il est grand temps de rallumer les étoiles
Guillaume Apollinaire
 
 
 


19/09/2018
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