voilacestdit

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En lisant en relisant le blog

 

 

Chers amis chers lecteurs,
 
Cela fera bientôt 8 ans que ce blog existe, 8 ans d’une aventure largement partagée grâce à vos lectures (plus de 315 000 depuis le commencement), vos réactions, vos commentaires reprenant, élargissant le propos initial, ou proposant un autre point de vue, amorce d’échanges se poursuivant souvent sur le mode de la conversation - une aventure commencée de mon côté sans projet précis, pour le plaisir, peut-être le besoin, d’écrire ces « billets d’humus » : « humus »  comme l’humus de la terre, le terreau, le lieu des lents changements qui sont la vie... et humus aussi comme humeur, humour...
 
Parfois je m'interroge sur la suite à donner.  Le plaisir d’écrire est toujours là, mais en lisant, en relisant le blog, je suis frappé par l’impression que certains des billets, ceux principalement consacrés à l’analyse de faits de société, je pourrais dire hélas! conservent leur pertinence - ce qui renvoie à un certain sentiment, difficile à analyser, de malaise voire d'inutilité. C’est toujours pareil, c’est comme si il n’y avait rien à tirer des crises ou des événements précédents, le diagnostic peut bien être posé ça n’empêche pas de retomber dans les mêmes ornières… J’ai le souvenir dans ma jeunesse, à l’école, des « leçons de choses » : une matière qui a totalement disparu des programmes ! et c’est bien dommage. Les choses, choses de la nature, choses de la vie, avaient à nous apprendre. Aujourd'hui la chose qu'on appelle "crise" ou "élection présidentielle" etc. n'a décidément rien à nous enseigner, le sentiment est que nous nous enfonçons toujours plus, rien n'y fait, l'histoire se répète dans les mêmes termes, ou pire.
 
J'ai relu, par exemple, des billets datés de 2009, 2010... sur ce qu'on nomme la "crise", ou encore deux billets sur "L'état de la France" datés de 2011 (je redonne ci-dessous le premier de ces billets sur l'état de la France ; le second dans une publication ultérieure) : aucun de ces écrits n'a perdu de son actualité ; autre manière de dire que l'actualité désespérément se répète. Les latins disaient bis repetita placent ; je voudrais dire bien plutôt bis repetita non placent. Il ne me plaît pas de constater que le même diagnostic peut être à nouveau porté, sans changement aucun, des années plus tard.
 
Alors que faire ? Se résigner, laisser courir ? Comment s'en sortir sans sortir ? Il y a toujours place, bien sûr, pour des essais, des monographies, des relations de voyage ou de pérégrination, à l'avenant... Concernant les sujets de société, ce serait tout de même par trop souscrire à un sentiment de fatalité, que d'arrêter, abandonner la veille.
 
Réflexion faite, je ne me résous pas à arrêter le voyage. Arrêter le voyage (renoncer à écrire) serait se résigner, et la résignation est un commencement de défaite. Continuer à écrire participe en quelque sorte à une manière de résistance. Lors donc je me propose de poursuivre le chemin, en voyageur parfois perplexe... Le grand voyageur qu'était Nicolas Bouvier le reconnaissait : "Le voyageur est une source continuelle de perplexités. Sa place est partout et nulle part. Il vit d'instants volés, de reflets, de menus présents, d'aubaines et de miettes".
 
Peut-être le partage de ces miettes se suffit-il à lui-même.
 
 
 
 

Billet de 2011  L'état de la France (I)

 

 

D'un couple ami parti en novembre dernier, à l'âge de la retraite, pour faire un tour du monde - de mon propre fils Alexandre, créateur de sa société VirtuOz, prenant en février de cette année un break d'1 an, pour faire lui aussi, accompagné de sa jeune femme, un tour du monde sac au dos, me revient, dans les contacts assez réguliers que nous avons par le biais de skype, la même interrogation, le même questionnement, sur l'état de notre pays : vue de loin la France ne donne pas d'elle-même une image bien remarquable ; les nouvelles la concernant ne font pas les grands titres, ou alors c'est pour parler d'affaires comme Bettencourt et autres scandales... so that la question revient : comment les choses sont-elles vues, vécues de l'intérieur ?

La question - venue de loin - ne peut nous laisser indifférents. Je m'interroge, moi aussi, et je saisis l'opportunité de ce questionnement pour tenter une analyse, qui n'engage que moi. 

Je pense, à y bien  regarder, que notre pays donne tous les signes de traverser en quelque sorte une dépression, au sens médical du terme : "État mental pathologique caractérisé par de la lassitude, du découragement, de la faiblesse, de l'anxiété" [Petit Robert].

La dépression, au sens de dépression nerveuse, est une pathologie de l'affect. Elle rend le sujet malheureux, lui ôte la joie et souvent le désir de vivre, et le plonge dans l'apathie. Elle entraîne, outre la dégradation de l'affect, celle de l'intelligence et de la volonté.

Deux symptômes sont caractéristiques dans le vécu d'une personne qui souffre du mal de la dépression. Le premier s'exprime dans ce sentiment déstabilisant : "Je ne sais plus où j'habite", qui signale une perte des repères habituels ; le second, dans cette impression prégnante : "C'est qui ce type ?" qui lui vient violemment de l'image que lui renvoie un miroir - image dans laquelle il ne se reconnaît pas  ; cette impression porte la marque d'une profonde crise d'identité.

Ces deux symptômes se retrouvent dans le mal-être que traverse notre pays, et pareillement, à des degrés divers, les nations de l'Europe, du "Vieux continent".

Pris dans le maelström de la mondialisation, "nous ne savons plus où nous habitons". Les nations en tant que telles sont l'ombre d'elles-mêmes, elles ne régissent plus grand chose, leurs domaines de compétence se rétrécissent au cours des ans. Le sentiment partagé de nos concitoyens est que la "nation" n'existe plus, ou est appelée à disparaître, sans qu'un nouvel espace, à l'intérieur duquel on puisse s'identifier - l'Europe pour nous - ait réellement pris corps ;  nous ne savons plus où nous habitons.

"C'est qui ce type ?" : "C'est quoi ce pays ?";  nous ne nous reconnaissons pas dans l'image qui nous est renvoyée de l'extérieur. Notre pays traverse une crise d'identité : qui sommes-nous réellement ? Faut-il distinguer les "Français de souche" (?) des "autres" ? L'ancien ministre Jean-Louis Borloo a récemment déclaré (JDD, 17/04/11) - je ne sais dans quel contexte, mais ce n'est pas idiot : "Nous sommes tous des immigrés. Seule notre date d'arrivée change". La France des Français n'a jamais existé, elle a été de tout temps un patchwork, un "ouvrage fait de pièces et de morceaux", faisant cohabiter sous la dénomination de "pays des Francs", des Normands (eux-mêmes descendants des Vikings), des Bretons (qui appartiennent aux peuples celtiques), des Basques (du pays autrefois appelé Biscaye), des Provençaux (parlant la langue d'oc), des Lorrains, des Alsaciens (aux parlers germaniques) etc., auxquels sont venus s'ajouter, pour les besoins de main d'oeuvre industrielle, des Polonais, des Italiens, des Espagnols, des Portugais, des Maghrébins etc. sans parler des apports de "l'Empire colonial", comme on disait... 

Mais,  aujourd'hui, les conditions d'intégration ne sont plus les mêmes. Le monde est devenu mondialisation, notre place dans le monde n'est plus la même, ce qui faisait nos points forts : recherche, innovation... nous échappe etc ;  nous sommes confrontés à une grave crise identitaire.

Que faire ? Le pire, c'est : rien. Gémir, se lamenter, ressasser son mal-être. Défiler en brandissant des pancartes "Contre la mondialisation" ! Se refermer sur soi, vouloir fermer les frontières. Rêver de l'âge d'antan, vécu dans l'inconscient comme une perte.

La dépression, disais-je, est une pathologie de l'affect. Ce qui caractérise la déprime, c'est l'intensité du sentiment de cette perte. Le sujet déprimé est tourné vers le passé. Il n'arrive pas à accepter ce qui lui est arrivé et tout élan qui porte vers l'avenir est absent. 

La dépression entraîne par voie de conséquence la dégradation de l'intelligence et de la volonté. L'inertie dans laquelle le déprimé se trouve plongé engendre la perte de l'élan vital. L'intelligence et la volonté, s'en trouvent comme sidérées. Le sujet déprimé paraît littéralement dessaisi de ses facultés d'analyse et de contrôle, et subséquemment de ses capacités d'action.

Notre pays, c'est mon analyse, m'apparaît présenter tous ces symptômes. Par suite, ce pays qui est le nôtre, nos élites politiques, ceux qui nous gouvernent, paraissent n'avoir qu'une appréciation instinctive, confuse des situations et des réponses à apporter. Ils restent indécis, fantasques. Nous avons le sentiment collectif d'être incapables d'entreprendre quoi que ce soit et de nous abandonner à cette incapacité.

 

"Dans les lassitudes, nous glissons vers le point le plus bas de l'âme et de l'espace, vers les antipodes de l'extase, vers les sources du Vide" (Cioran, Syllogismes de l'amertume ).


Il existe pourtant des voies pour s'en sortir, et, tout comme dans la dépression, peut-être est-ce une chance de passer par cette épreuve de déconstruction, d'être comme contraints de saisir l'opportunité qu'il y a à se refaire, à reconstruire une identité - sauf à mourir.

 

 

 Dépression.jpg

 



06/11/2016
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