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'Fraus omnia corrumpit' : la fraude corrompt tout

 

 

Je relis, emporté comme tout un chacun dans le flot des événements politiques qui déferlent et nous submergent, nous faisant prendre le bouillon ["stupéfaction", "effarement", "colère"...], suscitant notre légitime indignation, ce début du Livre IV des Pensées pour moi-même de l'empereur philosophe Marc Aurèle : "Le principe qui nous domine intérieurement, quand il est conforme à la nature, est prêt en face de n'importe quels événements à toujours s'adapter au possible [...] Il dirige sans doute son intention et sa volonté vers des 'préférables', mais si quelque chose vient se substituer à ces objets, il en fait sa matière d'exercice, comme le feu qui se rend maître des objets dont on l'alimente."

Ces phrases de l'empereur philosophe ne sont pas anodines ; plusieurs termes mériteraient un commentaire développé. Disons simplement que le "principe qui nous domine intérieurement", c'est ce que Marc Aurèle appelle ailleurs le daimôn, la raison, une voix intérieure qui s'impose à nous ; Plotin parle d'une instance "qui est en moi plus ipséitaire que moi-même" [comprendre plus moi-même que moi-même].

Ce daimôn concerne l'individu. Mais les sociétés ont aussi un "principe qui domine intérieurement", on peut dire symboliquement un daimôn qui inspire les valeurs, les 'préférables' qui ont construit à travers luttes et victoires l'identité collective. Comme le dit Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra :

"Aucun peuple ne pourrait vivre s'il ne commençait par se fixer des valeurs, et s'il tient à durer, il ne peut adopter les évaluations des voisins [...] Une table des valeurs est inscrite au-dessus de chaque peuple, c'est la table de ses victoires sur lui-même [...]  En vérité, mon frère, dès que tu connaîtras quels sont les dangers, le sol, le climat, et les voisins de ton peuple, tu pourras deviner la loi qui régit ses victoires sur lui-même, et tu sauras pourquoi il a choisi telle ou telle échelle pour monter vers la réalisation de ses espérances."

Le daimôn dirige donc son intention et sa volonté vers des 'préférables' ; mais, ajoute Marc Aurèle, "si quelque chose vient se substituer à ces objets, il en fait sa matière d'exercice".

Aujourd'hui le découragement peut nous prendre devant le déferlement d'impensables qui nous atteignent dans nos propres valeurs, et la tentation est grande de s'en tenir au registre de la colère. Mais ce n'est  pas la bonne voie ; la colère retombe ; et force est de constater [voir la crise de 2008] que tout revient comme auparavant... L'empereur philosophe nous indique une autre voie : si quelque chose vient se substituer aux 'préférables', le daimôn en fera sa matière d'exercice.

Comment en faire sa "matière d'exercice" ?.

"Moraliser" la vie politique, l'intention est louable, on peut craindre que l'efficience soit nulle. Comme le disait Einstein - je reprends cette sentence déjà citée dans le dernier billet - "Aucun problème ne peut être résolu sans changer l'état d'esprit qui y a conduit". Un état d'esprit ne se change pas par un coup de menton ou un décret. Un nouvel état d'esprit ne peut être que le fruit d'un nouveau projet de société. Il faut pour cela une volonté politique, qu'on ne perçoit pas quand la réponse à la situation de crise se résume à faire le dos rond, espérer que l'oubli fera son oeuvre, et, en attendant, stigmatiser la "faute impardonnable d'un homme" - comme si la faute n'était pas plus générale, comme si la classe politique n'était pas peu ou prou [voir les révélations qui ne cessent de s'ajouter les unes aux autres, la pelote n'est pas près d'être déroulée] concernée par ces affaires d'argent dissimulé au fisc, à commencer par les plus hauts responsables qui, dans leur déclaration de patrimoine, ne déclarent pas, loin de là, la totalité de leurs avoirs, évitant ainsi de paraître "riches" et payer les impôts de solidarité en conséquence - premiers praticiens en somme de l'évasion fiscale.

La crise est multiforme : morale, économique, sociale, psychologique, culturelle, financière ; mais elle est morale, économique, sociale, psychologique, culturelle parce que financière. Tout s'accroche au clou financier. C'est le rapport faussé à l'argent qui pourrit les racines des civilisations, c'est-à-dire du bien-vivre-ensemble.

Ce n'est pas sur le terrain de la morale qu'on apportera une réponse efficiente à la crise politique, mais sur le terrain financier. La "crise de confiance" ne sera pas surmontée par des artifices de moralisation mais, pour commencer, par des actions fortes contre la fraude :  cette voie à la fois juste mais aussi budgétairement efficace. Des actions, à notre niveau national, sont possibles - avant d'aller invoquer la difficulté d'agir sur les paradis fiscaux.

Pourquoi, par exemple, ne pas limiter à 500 euros [au lieu des 3000 actuels] les paiements en liquide [c'est-à-dire potentiellement hors contrôle] - ce qui tarirait une des sources de l'évasion, constituée en partie par les paiements en-dessous de table, connus, donc tolérés, de certaines professions ; pourquoi ne pas mettre sous surveillance ces professions [qui gagnent beaucoup d'argent dissimulé] ; pourquoi ne pas exiger une déclaration entière et sincère, vérifiable, de la totalité des avoirs des élus etc. Des actions que le législateur - s'il ne craint pas d'être pris la main dans le sac - peut décider sans délai.

Un adage juridique latin disait : Fraus omnia corrumpit  ce qui signifie « la fraude corrompt tout ». Les affaires actuelles en sont une vérification. Le premier chemin pour rétablir la confiance est de combattre la fraude, systématiquement, en y mettant les moyens.


 



08/04/2013
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