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La folie meurtrière d'août 14

 

 

Toutes ces commémorations d’août 1914, légitimes pour entretenir la mémoire des victimes des deux côtés, innocentes, débarquées de leur vie de chez eux, de leur village, de leur famille, leur femme, leurs enfants, leur promise - toutes ces commémorations du passé auxquelles se prêtent avec complaisance nos dirigeants, ne doivent pas (servir à) occulter le présent d’août 2014, l’horreur de ce qui se passe à Gaza, les attaques disproportionnées d’une armée surpuissante, la mort d’enfants sacrifiés, fauchés dans l’élan de leur jeune vie qui était don, promesse, projets d'avenir : anéantis. 

Le concept de guerre juste a-t-il un sens ? Au Moyen Âge, Thomas d’Aquin a distingué classiquement (ou plutôt : on distingue classiquement depuis Thomas d’Aquin) trois principes pour justifier d’une guerre juste : 1) auctoritas principis (la guerre est de la décision de la puissance publique)  2) causa justa (une cause juste)  3) intention recta (droiture de l’intention rattachée au bien commun).

Mais ces arguties, qui ont servi à légitimer les guerres de croisade de l’époque, ne sauraient en rien légitimer la mort d’enfants, une mort certes non voulue en tant que telle, mais acceptée, assumée au nom d’un certain bien commun. 

Que faire ? Que dire ? Chaque mort d’enfant ne contribue-t-elle pas à faire se lever de nouveaux ennemis déterminés, de nouveaux adversaires jusqu’au boutistes n’ayant plus rien à perdre, ayant perdu jusqu’à l'espérance, qui demain mettront plus encore en péril ce bien commun menacé ? Comment briser ce cycle de violences ?

Une voix est à entendre ici. Cette voix est celle du Dr Izzeldin Abuelaish, né et ayant grandi dans le camp de réfugiés de Jabalia, à Gaza, devenu médecin, spécialiste en obstétrique et gynécologie, qui exerce régulièrement dans les hôpitaux israéliens. Le Dr Abuelaish, malgré tout ce qu’il a vu et enduré, a toujours gardé sa foi en la coexistence et la paix entre Palestiniens et Israéliens - malgré  la mort de trois de ses filles et une de ses nièces lorsqu’une roquette israélienne tirée d’un char vient frapper sa maison à Gaza le 16 janvier 2009 lors d’une attaque de l’opération «plomb durci». Au coeur de cet univers de folie, de chaos et de douleur indescriptible, Abuelaish s’écrie : «  YaRabbi, YaRabbi (mon Dieu, mon Dieu) ils ont bombardé ma maison. Ils ont tué mes filles. Qu’avons-nous fait ? »  

Aux appels aux représailles qui suivent cette tragédie, aux interrogations : « Vous ne haïssez pas les Israéliens ? »,  Abuelaish répond : « Je ne haïrai point ». Il continue de proclamer sa foi indéfectible en la coexistence et la paix. Il écrit dans le livre qu’il a publié en témoignage (Je ne haïrai point, éd. Robert Lafont, 2011) :

« Mes trois filles et ma nièce chéries sont mortes. La revanche, un mal endémique au Proche-Orient, ne les fera pas revenir. Ressentir la colère est important dans des cas comme celui-ci, la colère montre que vous refusez ce qui s’est produit, elle vous incite à vouloir changer les choses. Mais il faut refuser d’entrer dans la spirale qui conduit à la haine. La revanche et la haine ne font que vous éloigner de la sagesse, qu’accroître la douleur et prolonger le combat. Le bien qui pourrait sortir de ce mal absolu, c’est qu’ensemble nous arrivions à combler le fossé qui nous sépare depuis six décennies. 

«  La tragédie de la mort de mes filles et de ma nièce m’a conforté dans ma pensée. Au plus profond de moi-même, je sais que la violence est sans intérêt. C’est une perte de temps, de vies et de ressources, elle ne fait qu’engendrer plus de violence encore, elle perpétue un cercle vicieux. La solution est ailleurs. Il n’y a qu’une seule façon de combler ce fossé, c’est de vivre ensemble, d’atteindre les buts des deux peuples : il nous faut trouver la lumière qui nous guidera vers notre but. Je ne parle pas ici de la lumière de la foi religieuse, mais de celle qui symbolise la vérité. La lumière qui nous permet de voir, de sortir du brouillard, d’atteindre la sagesse. Pour la trouver, il faut se parler, s’écouter et se respecter. Plutôt que de perdre notre énergie à nous haïr, utilisons-la pour ouvrir nos yeux et regarder ce qui se passe vraiment. En regardant la vérité, nous pouvons vivre côte à côte. » 

Les commémorations d’août 1914 ne doivent pas occulter les enjeux et les drames du présent, ne doivent pas nous confiner dans une sorte de recherche du temps perdu - passé - que la mémoire aurait l’ambition de reconquérir - au détriment de la recherche difficile, active, dans le temps présent, des chemins de la paix.


Je remercie ici mon ami Thierry Groussin qui dans un tweet récent faisait référence au Dr Abuelaish, me faisant connaître son témoignage et son engagement envers la paix.



07/08/2014
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