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La traversée du Quercy par les sentiers de Compostelle

Tout grand paysage est une invitation à le posséder par la marche

Julien Gracq

 


Ce billet a une tonalité particulière : il est aussi plus développé, et illustré, qu'à l'ordinaire. C'est un extrait d'un carnet de marche - la traversée du Quercy, de Figeac à Moissac, par le GR65 sur le chemin de Compostelle . J'ai noté dans ce carnet des impressions, où l'Indécis au Précis se joint, pour reprendre les mots de la chanson grise de Baudelaire - chanson si adaptée aux paysages peu colorés des Causses de Limogne et du Quercy Blanc :

Il faut aussi que tu n'ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise
Rien de plus cher que la chanson grise

Où l'Indécis au Précis se joint.

Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la Couleur, rien que la nuance !
Oh ! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor !

 

 

Autoportrait


Force

Les lieux que l'on traverse sur le chemin ne sont pas neutres, encore moins vides ; une force les traverse qui anime et oriente tous les pérégrins vers le même sens, comme la limaille de fer dans un champ de force magnétique. Les motivations pour lesquelles on se met en marche ne sont pas les mêmes pour tous ; pour certains elles seront d'ordre religieux, d'autres évoqueront plutôt quelque chose de l'ordre d'un cheminement intérieur - pour tous la démarche, qui est physique, relève aussi du spirituel : telle est l'énergie qui passe, aujourd'hui comme hier depuis près de mille ans que les pérégrins cheminent dans ce champ de force qu'est le chemin de Compostelle.


 

 

Sur le chemin de Saint-Jacques à travers le Quercy

 

Paysages

Le chemin relie et traverse les paysages, d'abord le Haut Quercy, de Figeac à Cahors, puis le Quercy Blanc, de Cahors à Moissac.

Le paysage du Haut Quercy est aride : c'est un paysage de causses, un univers minéral où la pierre affleure partout, composé de vastes étendues calcaires et dénudées où quelques futaies de maigres chênes verts le disputent à la rocaille ; un univers de solitude parsemé de dolmens et de monuments mégalithiques, de murets et de petites constructions en pierres sèches (des "cazelles" ou "gariottes") souvent isolées dans un bois ou au milieu d'un champ, où broutent de rares troupeaux de moutons.

 


 

 

Paysages du Haut Quercy

 

Ce paysage de causses où alternent des croupes élevées et des dépressions encaissées (les dénivelés cumulés ne sont pas négligeables pour le marcheur) fait penser par son aridité aux visages burinés des anciens ; mais lorsque, après Cahors, on s'engage dans le Quercy Blanc, le paysage devient celui de collines, de vallées et de cultures variées qui embellissent  la campagne, annonçant les vignes et les arbres fruitiers de Moissac :  c'est comme si l'on passait du côté masculin (l'aridité des causses) au côté féminin (la douceur des paysages du Quercy Blanc) - faisant ainsi sur le chemin comme l'expérience de la totalité.

 



 

 

Paysages du Quercy Blanc

 

 

Cheminement

Julien Gracq écrit dans ses Carnets du grand chemin que le chemin est "aussi, quelquefois, celui du rêve, et souvent celui de la mémoire". La marche, dans les débuts, mobilise toute l'attention puis, la fatigue venant, s'instaure un mouvement quasi automatique qui nous emmène dans une sorte de rêve, les pieds dirait-on ne touchent plus le sol (jusqu'à ce qu'un trébuchement vienne nous rappeler à la réalité), l'esprit se retrouve mais différent, simplifié, capable de relire les pages d'un livre longtemps celé. S'opère alors une sorte d'alchimie. La marche dépouille en mettant le corps et les sensations au centre de l'expérience. Gracq évoque une "progression presque mystique, chemin de l'âme vers un dépouillement".

 

 

Le chemin dans les causses

 

Quelquefois, le long du chemin, des pensées sont inscrites sur des pancartes, comme celle-ci : "Je ne FAIS pas le chemin, Je SUIS sur le chemin, et le chemin me fait". Une autre inscription, plus énigmatique, portait : "C'est la séparation qui rend le chemin fertile". Ce qui, peut-être,  s'entend de tout ce qu'on laisse en chemin, du dépouillement :

Vieux bonheurs, vieux malheurs, comme une file d'oies
Sur la route en poussière où tous les pieds ont lui,
Bon voyage !
[Verlaine]

 

Jalons

Tout au long du chemin l'histoire a posé des jalons qui constituent des éléments de notre mémoire collective.

L'abbatiale Saint-Sauveur, de Figeac, est le premier de ces repères. Ce qui frappe en entrant dans cet édifice ce sont ses proportions - cependant son intérieur ne se compare pas à celui, très pur, de Sainte-Foy de Conques ; ici tout est composite : c'est comme si la riche histoire de la cité, jadis florissante aujourd'hui bien peu animée, avait laissé traces sur traces, chaque siècle laissant sa marque, au détriment de l'unité pensée par les premiers moines clunisiens.

L'Église a également marqué son territoire en érigeant, au XIIIe siècle, sur les hauts de Figeac, au lieu dit le Puech [c'est-à-dire le "point haut"] du Cingle, un des quatre monuments en forme d'obélisque qui marquaient les limites du domaine de l'abbaye des bénédictins.

Plus loin sur le chemin c'est à d'autres rencontres avec l'histoire que nous sommes conviés. Ici, dans les causses, voici à l'écart du chemin, dans une forêt de feuillus, un dolmen qui atteste la présence très ancienne [2500 ans avant J.C.] d'un peuple celtique, dans cette région de forces telluriques où sont disséminés une trentaine de dolmens et monuments mégalithiques. Des sources ont également la réputation d'être d'origine druidique.

 

 

À l'écart du chemin un dolmen...

 

 

Après les Celtes, ce sont les Romains qui ont laissé leur empreinte, et quelle empreinte ! Sur près de 20 kms, sur le chemin des crêtes, le GR65 suit un tracé presque rectiligne qui est celui de la voie romaine appelée Cami Ferrat, qui assurait la liaison Cahors-Caylus lorsque les deux villes commerçaient entre elles. On y retrouve tout au long de grandes dalles de pierre et des pavés disjoints. Ici l'imagination me gagne : quels charrois, quels trafics animaient ces lieux aujourd'hui déserts, parcourus seulement par les pérégrins de Saint-Jacques dans ce paysage austère des causses de Limogne ?

 


La voie romaine traversant les causses

 

 

Cahors, enfin atteint après avoir dégringolé dans la vallée du Lot, conserve de nombreuses traces du passé, principalement du XIe au XIVe siècle - cependant l'impression la plus forte qui m'est restée, en parfums, en couleurs et en sons qui - Baudelaire nous l'a dit "se répondent" ["Les parfums, les couleurs et les sons se répondent"]- est celle de ce "vin noir" de Cahors, puissant en bouche et d'une grande subtilité aromatique que j'eus plaisir à trinquer avec d'autres pérégrins de rencontre - avant de devoir ré-attaquer la dure remontée vers le Quercy Blanc sous un soleil de plomb.

La blanche campagne quercynoise calcaire est parsemée de petites chapelles ou églises romanes  magnifiques de simplicité - comme l'église de Rouillac avec ses peintures murales du XIe siècle ou la chapelle de Saint Sernin très dépouillée.

 

 

La chapelle de Saint-Sernin

 

L'abbaye Saint-Pierre de Moissac offre comme en un bouquet final ses chefs-d'oeuvre de l'art roman avec son célèbre tympan du XIIe siècle, et son magnifique cloître daté de 1100 - un des plus beaux que j'ai jamais vus, qui a échappé de justesse à la destruction au XIXe siècle, les ingénieurs de la voie ferrée ayant pensé faire passer le train dans... le cloître [la voie coupe quand même les bâtiments de l'abbaye en deux en passant par le milieu sur l'emplacement du dortoir des moines].



 Le cloître de Moissac

 

Rencontres

Le chemin ne serait pas le chemin sans les rencontres qu'on y fait. Sur le chemin lui-même, ou bien le soir à l'étape, le partage est naturel car les uns les autres sont engagés dans une aventure dont le sens, s'il est singulier pour chacun, a ceci de commun que tout le monde s'est mis sur le chemin, à retrouver l'élémentaire de la condition humaine, le corps, les sensations, l'expérience de la fatigue, le bonheur de la découverte, l'imprévu...

La plupart des pérégrins vont en groupe - souvent des couples ou des groupes plus ou moins importants de quelques amis - plus rares sont ceux qui comme je l'étais cheminent seuls. La rencontre se fait à l'occasion d'une halte, ou de la recherche du chemin [le GR65 est très bien balisé mais se perd tout de même en quelques endroits] ou autour de la table du gîte.



Le groupe d'Allemands dans l'abbaye de Moissac

chantant accompagnés d'une flûte traversière

 

De toutes les rencontres, je pense à un couple, elle Catalane lui Anglais, à un groupe de femmes du plateau matheysin, à des Suisses, à deux femmes de Metz collègues de travail qui inauguraient leur retraite  sur le chemin, à un groupe d'Allemands avec qui j'ai cheminé presque en parallèle dans le Quercy Blanc, que j'ai retrouvés chantant dans l'abbaye Saint-Pierre de Moissac accompagnés d'une flûte traversière, à des Québécois, à Barbara une Allemande très attachante rencontrée au gîte des Gloriettes tenu par "Marie la Belge" pétillante de vie, à Hannah une jeune Allemande pérégrinant seule également aimant à cultiver l'esprit d'aventure [couchant à la belle étoile si elle ne trouvait place dans les gîtes] - toutes ces rencontres, sauf extraordinaire, suivies de séparation : peut-être est-ce  le sens à donner aussi à l'aphorisme : "C'est la séparation qui rend le chemin fertile".

 

 

Hannah près d'une fontaine druidique

 

Barbara (à gauche) et "Marie la Belge" au gîte des Gloriettes

 

 

 

 

 

 

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14/09/2012
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