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Le deuil du futur

 

Les deux derniers billets sur le "pessimisme" et "destruction/création" ont trouvé des échos très intéressants dans les réactions qui se sont exprimées - Christian, Jean-Pierre fournissent de bonnes analyses justifiant le pessimisme, Guy en fait une question de lucidité, Jean-Claude, lui, ne se donne pas le droit d'être pessimiste. Toutefois, le point commun, c'est qu'aucun ne se satisfait de la situation actuelle, partageant à la fois un sentiment d'impuissance par rapport aux événements que nous subissons et en même temps s'impliquant dans des initiatives locales : Quel sens donner à ces initiatives ? Loin d'être comme une nage, un peu dérisoire, à contre-courant, n'est-ce pas faire acte de résistance, "libérer sa puissance d'agir" ici et maintenant dans le présent, ainsi que l'évoque Miguel Bensayag dans la vidéo signalée par Thierry, pour se mettre du côté de la vie ? 
Mon épouse Chantal poursuit sa réflexion dans un nouveau rebondissement.

Tout d'abord, je dois dire que je suis moi-même habitée par  le paradoxe qu'évoque Jean-Pierre : la tentation de découragement me prend quand je fais un état des lieux du monde - du moins avec les yeux d'un occidental - et dans le même temps, la vie en moi résiste fermement à se laisser aller à cette forme de morbidité.

En tous cas, "Comment ne pas se laisser submerger par un sentiment d'impuissance ?" est une question qui semble partagée par le plus grand nombre d'entre nous. Interrogation fortement teintée de doute et d'inquiétude quant à l'impact que l'on peut avoir sur le futur, tant il se profile sous un jour sombre et incertain.
Après avoir connu plusieurs crises que nous avons d'abord voulu minimiser et considérer comme passagères, nous sommes obligés de reconnaître et d'admettre que nous traversons aujourd'hui une crise radicale qui nous ébranle dans nos fondements, entamant notre confiance en l'avenir.

Cette crise génère une peur liée principalement à l'incertitude créée par un futur imprévisible qui nous  apparaît sous les traits de l'étrange et de l'étranger, en tous cas sous des formes qui nous délogent des représentations que nous en avions.

Faisons marche arrière dans le temps. Quelle nature, quels contours avait cet univers imaginé et rêvé ? Les idéologies du dix-neuvième siècle ont mobilisé les combats du siècle dernier autour de l'espérance en un monde meilleur. Elles ont joué sur la croyance que le futur allait nous apporter toujours plus, dans la continuité de ce que nous vivions et connaissions en termes de confort de vie, de pensée, etc. mais en mieux, en plus juste, en plus égalitaire et si possible pour tous, le tout auréolé d'humanisme et d'idéalisme. Sur la carte mondiale, le monde bipolaire proposait deux modèles de société et offrait une alternative, un espace dans lequel se positionner pour les différents protagonistes. On se définissait, on se démarquait, on se battait, on résistait autour de cette alternative.
Or, nous avons assisté à la faillite de ces idéologies et l'un des deux blocs s'est effondré, laissant le champ libre à un libéralisme effréné. Notre système de référence s'est écroulé, engendrant le désarroi, la désillusion et le désenchantement. Mais pour autant avons-nous fait le deuil des rêves dont étaient porteuses ces idéologies ? Nous n'avons pas vraiment abandonné nos schémas de pensée, calqués sur ce monde ancien. En France, par exemple, la vie politique tourne toujours autour de cette bi-polarité gauche-droite, avec une pensée contrainte à l'intérieur de cette notion d'alternative.  Or le futur qui s'annonce ne peut plus se penser et se construire sur ces modes de représentation ; il y a effectivement une rupture dans la ligne qui fait la jonction, dans nos têtes, entre le futur et le passé.

De même que nous sommes prisonniers de notre passé, nous le sommes aussi de nos représentations de l'avenir, un monde calqué sur un modèle ou son contre-modèle. Or le monde de demain sera autre. Tant d'ingrédients, et les interactions multiples entre eux, entrent en jeu pour nous le faire pressentir : l'envolée des nano-bio-info-cognitivo technologies, les bouleversements géopolitiques et la planète qui exige impérieusement de nouveaux comportements humains à son égard. Donc de véritables chocs sismiques en perspective. Quelles représentations précises peut-on avoir du monde de demain?
Aujourd'hui, il faut faire encore un pas de plus : il ne s'agit pas seulement de faire le deuil du passé, mais aussi de faire le deuil de notre conception du futur comme lieu d'un monde meilleur conforme à nos aspirations calquées sur le monde dans lequel nous vivions et qui nous a formatés dans nos attentes.

Pour autant, il s'agit plus que jamais de résister au système néo-libéral qui est devenu asphyxiant pour notre planète, à tous les niveaux ; mais on ne peut s'y opposer au nom d'un modèle alternatif qui n'existe pas. En revanche, le monde de demain est à inventer.
Alors, que faire, sachant que le futur ne nous promet pas forcément un monde meilleur et que, de surcroît, l'incertitude fait peur ? Compte tenu que la promesse n'est plus dans le futur, il s'agit de libérer des forces créatrices dans des situations qui concernent l'ici et maintenant. Le mobile de l'action se situe dans le présent. Ainsi tout notre rapport au temps en est transformé radicalement. Il s'agit d'éprouver et de vivre le moment présent, de résister dans le moment présent, de créer dans le moment présent. Apprendre à penser et à agir dans le présent, individuellement et collectivement. 
Si nous regardons autour de nous, tant d'initiatives, petites ou plus grandes, sont en train de se construire, dans de nouvelles formes de solidarité, dans de nouvelles manières de vivre et de consommer ! Il s'agit de donner sens à ces actions de résistance et de création dans la perspective d'un futur possible et de les relier entre elles, de créer de nouveaux types de lien social. Pourquoi se contenter de considérer ces initiatives comme de petits palliatifs et non pas leur donner sens de créations dans une perspective d'émergence de courants plus larges ? 
A propos du phénomène d'émergence qui est de plus en plus mis en évidence aujourd'hui, je fais l'association d'idée avec l'apparition des créatifs culturels : un groupe social répertorié d'abord aux Etats-Unis, et plus largement maintenant  en Europe occidentale et au Japon, un groupe qui n'est pas constitué en organisation, qui ne se présente pas comme une institution, mais que les sociologues considèrent comme un groupe émergent, identifié par des valeurs communes les caractérisant.

Pour adopter cette option de création, "libérons notre puissance d'agir", selon les termes que j'emprunte à Miguel Benasayag. Il y a nécessité, pour libérer notre puissance d'agir, de se libérer de la peur, la peur liée à la perte de nos sécurités, mais aussi celle du futur. Libérer notre énergie enlisée dans la peur pour la mobiliser dans l'action, la création de ce qui nous est accessible, de ce qui est à notre portée ici et maintenant. 

N'est-ce pas la foi en la vie, ou la vie tout court, le fait de se relier au flux de la vie, n'est-ce pas cela qui peut nous permettre d'opérer cette transmutation entre la peur paralysante et la confiance en l'action créatrice ?



02/02/2011
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