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Ne pas dénigrer mais pressentir le monde

 

 

Nous vivons dans un monde ancien qui, à bien des égards, est un monde finissant. Nous avons tous en tête -  sans doute aujourd’hui plus encore qu’hier - le « Nous autres, civilisations, savons maintenant que nous sommes mortelles » de Paul Valéry.  Mais qui dit mort ne dit pas fin de l’histoire. 

Comme la vie se manifeste à nouveau à chaque printemps, nous sentons et nous éprouvons que des forces agissent pour redonner sens et vie à notre monde - en vérité un autre monde.

Cet immense poète qu'est René Char l'a bien ressenti, et dans sa vie et dans ses mots ; dans sa vie : son action dans la Résistance (comme chef de réseau dans la zone Sud sous le pseudonyme d’Alexandre), combattant indomptable qui n’a jamais accepté d’abdiquer, poète-partisan empli d’obstination libératrice ;  dans ses mots :  écrivant en plein maquis des passages à la hâte, sous une petite reproduction du « Prisonnier » de Georges de La Tour, comme il le mentionne lui-même, illuminé par la bougie de la visiteuse. Ainsi écrira-t-il plus tard : « La vérité attend l’aurore à côté d’une bougie » (Les Matinaux). 



Les forces vives d’un monde qui advient ne sont pas aisément repérables. Le veilleur se tient près de la bougie. Ces forces en devenir ne s’affichent pas, n’occupent pas le devant de la scène ; ce sont des choses marginales - cependant bien présentes ; détectables à certains signaux, des signaux faibles, qui indiquent l’avenir à condition d’y être ouvert.

Car la question est là. Quelle attitude avoir face à un monde qui se défait, un autre qui advient ? Le monde ancien est un monde connu, on y a ses repères. Le monde qui advient est un monde inconnu, imprévu, menaçant par là même. Ici nous rejoint l’interrogation, centrale dans l’oeuvre de René Char : « Comment vivre sans inconnu devant soi ? » (Fureur et Mystère). Angoisse du poète face à un monde qui se ferme : « … parce que leur inerte richesse les freine et les enchaîne, les hommes d’aujourd’hui, l’instinct affaibli, perdent, tout en se gardant vivants, jusqu’à la poussière de leur nom » (id.).

La tentation est grande de dénigrer le monde qui advient - pour s’en protéger.  Dénigrer : « s’efforcer de noircir (latin denigare), de faire mépriser en attaquant, en niant les qualités » (Le Petit Robert). Noircir, dans l’intention de décrédibiliser - afin de se préserver. 

Mais le poète nous en avertit avec force : « Nous ne devrions pas dénigrer mais pressentir le monde » (Loin de nos cendres ). Car c’est là que se ramassent les forces de vie.

« Trop sûrs de nos moyens nous ne devrions pas dénigrer mais pressentir le monde, ne pas le brutaliser ni le certifier, mais lui marquer que nous lui sommes attentifs» (id.).

Pressentir le monde. Dans « pressentir », il y a la racine latine prae, "avant" et sentire, "sentir". C’est de l’ordre de la sensation qui précède la connaissance intellectuelle. Pressentir, c’est se rendre attentifs aux signes. 



Mais comment repérer ces signes ? Il y a les artistes, qui souvent,  à leur insu généralement, expriment dans leur art des choses qui ont valeur prémonitoire.  Le cubisme par exemple, dans les premières années du XXième siècle, annonçait un monde qui allait faire fi de l’idéal de réalisme des siècles précédents. La déconstruction de l’image a ouvert la voie à la globalisation et à une manière de penser totalement neuve, qui a trouvé son expression dans la « pensée complexe » formalisée par Edgar Morin. 

Que font en effet Braque et Picasso, les « inventeurs » du cubisme ? (inventeurs à leur insu : Picasso : « Nous n’avons pas développé le cubisme intentionnellement. Nous avons seulement voulu exprimer ce qui était à l’intérieur de nous »).  Ils abandonnent l’unicité de point de vue du motif pour en introduire de multiples sous des angles divers, juxtaposés ou enchevêtrés dans une même oeuvre. Le cubisme, en présentant en même temps la face et le profil, le dessus et le dessous, « déplie » ; et pour le coup, il nous montre le réel sous toutes ses faces : exactement le « dépliage »  que fait la pensée complexe, qui abandonne l’unicité de point de vue (comme use la pensée classique, simple) pour saisir les relations mutuelles et influences réciproques entre parties et tout et ainsi, comme dit Edgar Morin, « faire place à un mode de connaissance capable de saisir ses objets dans leur contextes, leurs complexes, leurs ensembles ».

Les artistes, donc, ultra-sensibles qu’ils sont, en exprimant ce qu’ils portent en eux, sont de ceux - ou peuvent être de ceux - qui pressentent le monde.

Mais il existe d’autres signaux aussi : ce sont des créations, des innovations souvent  « à la marge » , des initiatives qui paraissent modestes - à ce titre on peut les ignorer. voire les dénigrer ! - porteuses pourtant d’un futur différent : en elles-mêmes, elles font pressentir à qui sait y être attentif les germes d’un monde nouveau.

Je pense à la multitude d’initiatives locales qui éclosent dans le domaine de l’économie sociale et solidaire, aux  pratiques alternatives de l’agriculture, aux modes de production et consommation en circuits courts plus respectueux de l’environnement etc.

Ces initiatives, il faut les faire connaître comme un pressentir du monde qui advient. Je salue ici le remarquable travail de mon ami Thierry Groussin, créateur de la revue Commencements -  dont l’objet est précisément de répertorier, faire connaître, relier de multiples commencements. (Chaque fois que paraît un nouveau numéro de Commencements le numéro précédent est mis en ligne sur le site de l'association  The Co-Evolution Project , lieu de rencontres et d’échanges autour de la métamorphose économique et sociale qui est engagée   http://co-evolutionproject.org).

La vérité attend l'aurore auprès d'une bougie.

 

 

Le prisonnier.jpg

 

 

René Char - alias capitaine Alexandre au maquis - avait cette peinture avec lui dans son PC de Céreste dans le Lubéron. Il la connaissait alors sous le titre Le Prisonnier. Voici ce qu’il écrivait à son propos dans Feuillets d’Hypnos

 

« La reproduction en couleur du Prisonnier de Georges de
La Tour que j'ai piquée sur le mur de chaux de la pièce où je
travaille semble, avec le temps, réfléchir son sens dans notre
condition. Elle serre le cœur mais aussi désaltère ! Depuis deux
ans, pas un réfractaire qui n'ait, passant la porte, brûlé ses yeux aux
preuves de cette chandelle. La femme explique, l'emmuré écoute.
Les mots qui tombent de cette terrestre silhouette d'ange rouge sont
des mots essentiels, des mots qui portent immédiatement secours.
Au fond du cachot, les minutes de suif de la clarté tirent et diluent
les traits de l'homme assis. Sa maigreur d'ortie sèche, je ne vois pas
un souvenir pour la faire frissonner. L'écuelle est une ruine. Mais la
robe gonflée emplit soudain tout le cachot. Le Verbe de la femme
donne naissance à l'inespéré mieux que n'importe quelle aurore."

 

 



04/06/2014
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