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Vagabondage


Ca a commencé comme cela. Je grimpe dans un bus à Saint Germain des Prés. Mais le bus ne redémarre pas. Un homme à l'aspect misérable est monté avec deux chiens. Des voyageurs protestent. Le conducteur doit intervenir. Il fait appliquer le règlement : pas d'animaux dans les bus. L'homme est expulsé avec ses chiens.

Les voyageurs commentent. Ma voisine : "Il y en a qui sont malheureux". Je dis : "Oui, une vie de chien". Elle me dit : "Pourquoi me parlez-vous des chiens ?". Je dis : "Je parle de l'homme". Mais les chiens aussi sont malheureux. Vous avez vu leur regard ? Un regard humain. Ils ont sûrement une conscience, une conscience malheureuse. Ils portent le malheur du monde. Ils ont été mis dehors. Ils sont exclus avec leur maître. Nous, on roule. Plus ou moins bien. Il y a des chaos, ça brinquebale, on est vulnérables, mais on sait où on va, ou on croit savoir.

J'allais, moi, voir un spectacle, dans une petite salle comme je les aime à Paris, une adaptation du Journal d'un curé de campagne de Bernanos, par un jeune et brillant interprète, Maxime d'Aboville - qui l'a d'abord joué, sans décor ni costume, dans un café du XIe arrondissement, le Chat Noir. Bernanos, un écrivain du vieux monde, mais un homme de référence toujours, parce que homme libre, fidèle à sa seule conscience et à ses convictions. "Cet écrivain de race mérite le respect et la gratitude de tous les hommes libres" [Albert Camus].

L'intrigue du Journal paraît un peu désuète. Le jeune curé de campagne vit dans un univers confiné. "De la côte de Saint-Vaast, le village m'est apparu brusquement, si tassé, si misérable sous le ciel hideux de novembre. L'eau fumait sur lui de toutes parts, et il avait l'air de s'être couché là, dans l'herbe ruisselante, comme une pauvre bête épuisée". Comme les chiens dans le bus.

Mais en quelques mots, cet univers rétréci, replié sur lui-même s'élargit aux dimensions du monde, au combat du bien et du mal. "Le bien et le mal doivent s'y faire équilibre, seulement le centre de gravité est placé bas, très bas. Ou, si vous aimez mieux, l'un et l'autre s'y superposent sans se mêler, comme deux liquides de densité différente". Et la poésie réalise son oeuvre : elle transfigure ce qu'elle touche. "Ces matins, ces soirs, ces routes. Ces routes changeantes, mystérieuses, ces routes pleines du pas des hommes" deviennent nos matins, nos soirs, nos routes, changeantes, mystérieuses,  pleines du pas des hommes. Ou vides de ces pas, quand ceux-là sont restés à l'abandon au bord de la route.

Le curé connaît ces abandons. Il connaît aussi de courts moments de joie vive, intense, sublime, qu'il sait accueillir, cueillir, comme d'enfourcher la moto d'un jeune ami qu'il rencontre : "Les choses m'ont paru simples tout à coup. Le souvenir n'en sortira plus de moi. Ce ciel clair, la fauve brume criblée d'or, les pentes encore blanches de gel, et cette machine éblouissante qui haletait doucement dans le soleil... J'ai compris que la jeunesse est bénie - qu'elle est un risque à courir - mais ce risque même est béni". Il est bouleversé d'avoir brièvement connu quelque chose de ce risque. Mais, profondément, son être physique est rongé par la maladie. Confronté à la dureté de ses paroissiens il semble puiser sa force dans sa vulnérabilité même.

Vulnérabilité, force, ce sont les maîtres-mots d'un temps de mutations. Le village du curé, tapi au creux du vallon comme un chien couché, épuisé, symbolise un monde qui meurt. Est en passe de mourir - point final ;  ou est en passe, à travers l'aventure spirituelle d'un des siens, de mourir et de revivre. Il y a toujours mort, mais sans, ou avec résurgence.

Edgar Morin ne dit pas autre chose dans ses mots à lui [Eloge de la métamorphose in Le Monde 10-11 janvier 2010]. "Quand un système est incapable de traiter ses problèmes vitaux, il se dégrade, se désintègre ou alors il est capable de susciter un meta-système à même de traiter ses problèmes : il se métamorphose".

Exemple classique de métamorphose que donne Morin : "La chenille qui s'enferme dans une chrysalide commence alors un processus à la fois d'autodestruction et d'autoreconstruction, selon une organisation et une forme de papillon, autre que la chenille, tout en demeurant le même". Le "système Terre", nos sociétés historiques en sont là. Mais comment éviter la mort, la fin quasi programmée - pour choisir de changer de voie, aller vers la métamorphose, la reconstruction ?

L'Histoire humaine a souvent changé de voie. Comment ? De toutes les notations de Morin, je ne relève que celle-ci : "Tout commence, toujours, par une innovation, un nouveau message déviant, marginal, modeste, souvent invisible aux contemporains". Edgar Morin évoque par exemple, concernant la formation de la science moderne, le rôle de "quelques esprits déviants dispersés, Galilée, Bacon, Descartes...". Et pointe le "bouillonnement créatif" actuel de multiples initiatives locales, marginales, dispersées, qui ne se connaissent pas les unes les autres, dans le sens de la régénération. En toutes ce sont aussi des aventures intérieures qui se jouent.

Notre curé de campagne, tout fragile qu'il est, modeste, frêle, vulnérable, invisible aux yeux du  monde, ne serait-il pas symboliquement, de par l'extra-ordinaire de son aventure spirituelle, de ces passeurs, ces ouvreurs, ces esprits déviants par qui adviennent, ici et là, ces nouveaux commencements annonciateurs de métamorphoses ?

Au sortir de la représentation je repense à l'homme aux chiens. Son image se mêle à celle du village qui "avait l'air de s'être couché là, dans l'herbe ruisselante, comme une pauvre bête épuisée".





25/02/2010
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