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Comment y va ton monde (3) Humanisme et transhumanisme

 

 

 

Humanisme

 
Qu’est-ce que l’humanisme ? Il y a pas mal de définitions possibles du mot ou plus exactement la doctrine peut prendre plusieurs formes selon l’idéologie sous-jacente. En tout cas, la question de l’humanisme ne se réduit pas à celle-ci : qu’est-ce qu’être humain ? Car il y a des modes d’être humain — ce sont bien des actions engendrées par des hommes — qui n’ont rien d’« humain » : le nombre de morts provoqués par les conflits, les guerres, les génocides du XXᵉ siècle a été chiffré à plus de 230 millions : quelle est l’espèce animale qui s’entretue à ce point, avec autant de férocité ? Les singes, qui sont si proches de nous, les dauphins ou les éléphants, même les fourmis sont plus humains que nous. Ce qu’il y a de commun à toutes les formes d’humanisme, c’est de promouvoir un mode d’être humain qui prend pour fin la personne humaine et son épanouissement.
 
À la notion d’humanisme sont associées des valeurs. Je me rattacherais volontiers, de ce point de vue, à la définition, classique, des Lumières. Condorcet, par exemple, écrit ceci dans son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain (1795, édition posthume), reprenant largement à son compte la notion rousseauiste d’une « perfectibilité » de l’être humain : 
 
«  Nos espérances sur les destinées de l’espèce humaine peuvent se réduire à ces trois questions : la destruction de l’inégalité entre les nations ; les progrès de l’égalité dans un même peuple ; enfin le perfectionnement réel de l’homme. […]
L’espèce humaine doit-elle s’améliorer, soit par de nouvelles découvertes dans les sciences et dans les arts et, par une conséquence nécessaire, dans les moyens de bien-être particulier et de prospérité commune ; soit par des progrès dans les principes de conduite et dans la morale pratique ; soit enfin par le perfectionnement réel des facultés intellectuelles, morales et physiques, qui peut en être également la suite, ou de celui des instruments qui augmentent l’intensité et dirigent l’emploi de ces facultés, ou même dans celui de l’organisation naturelle ? En répondant à ces trois questions, nous trouverons dans l’expérience du passé, dans l’observation des progrès que la science, que la civilisations ont faits jusqu’ici, dans l’analyse de la marche de l’esprit humain et du développement de ses facultés, les motifs les plus forts de croire que la nature n’a mis aucun terme à nos espérances. » 
 
Où l’on voit que dans la tradition de l’humanisme classique, ce dont rêve Condorcet, c’est d’un progrès politique et social, mais aussi d'une « augmentation » du potentiel naturel de l’homme. Le rêve de Condorcet d’amélioration de l’espèce humaine anticiperait-il ce qui est annoncé avec le transhumanisme ?
 
 

Transhumanisme

 
Transhumanisme : qu’est-ce que c'est ? Nous devons le mot à Julian Sorell Huxley (1887-1975), frère d’Aldous, qui l’inventa en 1975. Le projet des transhumanistes — réaliste selon eux et réalisable d’ici quelques décennies — vise à réparer et reconstruire l’homme par l’homme grâce aux cellules embryonnaires, à l’organogenèse, aux bio-imprimantes 3D, à l’implantation dans le cerveau ou le corps de puces électroniques capables de corriger certaines fonctions métaboliques etc. Une expression souvent employée par les transhumanistes est « augmentation » : leur rêve est celui d’un « homme augmenté », qui ne connaît plus ou recule les limites de la connaissance, et surtout la limite de la mort. Selon les adeptes du transhumanisme, l’homme transhumaniste pourrait ainsi vivre pendant des centaines d’années...
 
En somme, on nous annonce ni plus ni moins qu’une nouvelle humanité. Le transhumanisme s’inscrit dans la fin de la sélection darwinienne. Plus que d’une amélioration de l’espèce humaine, c’est de son évolution dont il est question, par des variations artificielles. L’humanité nouvelle serait composée d’individus connectés dotés des outils, des transplantations, des organes artificiels ou naturels réimplantés dans leur corps pour survivre bien au-delà des limites actuelles — voire acquérir l’immortalité.
 
Max More, un des tenants du transhumanisme, est sans ambiguïté dans son essai intitulé On Becoming Posthuman : « L’humanité, écrit-il, ne doit pas en rester là, elle n’est qu’une étape sur le chemin de l’évolution, pas le sommet du développement de la nature ».
 
 

Le transhumanisme en question(s)

 
Le projet des transhumanistes ne va pas sans de multiples questions. De fait, le débat est ouvert, ou plutôt il faudrait l’ouvrir largement, en discuter, échanger sur ce que cela représente pour nous — avant que de simplement constater que les choses ont avancé et qu’on n’y peut rien.
 
Une première question, de bon sens, concerne les risques qu’on prend en se livrant à des manipulations génétiques à la fois transmissibles et irréversibles. Ces technologies engagent l’espèce. On va générer des variations. Des variations pilotées par qui ? Au bénéfice de quels individus ? Avec quelles conséquences (éventuellement non désirées)?
 
On ne peut pas ne pas penser non plus à des virus mal intentionnés. Imaginons l’homme nouveau, super connecté, dont l’intelligence a été « augmentée » grâce à des implants dans le cerveau —subissant l’attaque de virus malfaisants envoyés par une partie adverse… Quid de la nouvelle humanité ?
 
Cette nouvelle humanité aura d’ailleurs à composer avec l’ancienne. Qui en fera partie ? Sur quels critères accèdera-t-on au nouvel Eldorado ? La réponse est évidemment connue : ce seront des critères d’argent. On imagine ceux capables de se doter des outils, des transplantations, des organes artificiels ou naturels réimplantés dans leur corps pour espérer survivre plusieurs centaines d’années —et les autres, ceux qui n’en auront pas les moyens. 
 
Qu’en sera-t-il par ailleurs du vivre-ensemble, de la solidarité ? Les nouveaux élus vivront probablement à l’écart dans des bunkers hyper-sécurisés, se moquant bien de ce qui se passe au-dehors. Le transhumanisme privilégie un progrès uniquement individuel réservé à des happy few qui se seront cooptés (en quoi le transhumanisme n’est pas un humanisme) — ouvrant possiblement la voie à un nouvel eugénisme, certes non exterminateur et étatique comme l’était celui des nazis des années 1930, mais choisi ; en effet, dans le projet transhumaniste, les parents pourront entreprendre de modifier le génome de leur enfant dans le but d’augmenter et d’améliorer le matériel génétique d’origine. Le philosophe allemand Habermas n’hésite pas à parler à ce propos d’ « eugénisme libéral » [L’avenir de la nature humaine : vers un eugénisme libéral ?].
 
Reste la question de la lutte contre le vieillissement et la mort. La quête de l’immortalité est vieille comme le monde. On la retrouve dans tous les mythes de l'antiquité ou l'un des récits les plus anciens de l’humanité  L'Épopée de Gilgamesh.  Ce qui est nouveau avec le transhumanisme, c’est qu’on passe du domaine réservé jusque-là aux religions, aux sagesses ou aux philosophies, à un domaine technique. Les technologies biologiques promettent de réparer nos corps autant qu’il faudra pour durer plus, voire éternellement : la mort n’est qu’un déplorable incident qu’on saura tôt ou tard corriger.  
 
Mais que signifierait une vie indéfiniment prolongée ? La question peut faire froid dans le dos. Que prolongera-t-on ? L’adolescence, la maturité, la vieillesse ? Ces étapes de vie auront-elles encore un sens ? Que faire d’une longévité accrue ? J’ai toujours pensé qu’il ne pourrait y avoir de pire peine que d’être condamné à l’éternité. Comme disait Woody Allen, ça risque d’être long, surtout vers la fin. La question, surtout, c’est que signifie un humain privé de son rapport à la finitude ? Y aurait-il création sans mort ? La mort n'est-elle pas le complément essentiel du renouveau incessant de la vie ?
 
 

Comment y va ton monde ?

 
Les progrès de la technologie offrent des perspectives incroyables de réparation des corps. Ces réparations n’appartiennent pas aux transhumanistes. Ce qui est propre au projet transhumaniste, ce n’est pas la réparation, mais la reconstruction d’un nouvel homme libéré des limites inhérentes à l’espèce en termes de capacité intellectuelle et de longévité. 
 
L’implantation dans le cerveau ou le corps de puces électroniques fait déjà des merveilles. J’en sais quelque chose, ayant deux petits-enfants nés sourds. Il y a 20 ou 30 ans, ils n’auraient pu communiquer que par le langage des signes. Implantés l’un et l’autre à 18 mois, ils entendent et parlent comme vous et moi. Lorsque l’implant est débranché, la nuit par exemple, ils n’entendent plus rien. On parle aujourd’hui de réaliser les mêmes exploits pour des aveugles. Il y a aussi bien sûr les coeurs artificiels etc. Ces progrès fantastiques appartiennent à la science. On répare la nature.
 
Mais l’idée de s’affranchir des limites de la nature relève d’un autre projet, prométhéen celui-là. L’homme pourra-t-il jamais être caractérisé comme une machine dont la totalité du corps n’est qu’un ensemble d’instruments pouvant devenir de pures potentialités qui ne pourrissent pas (contrairement à un corps organique) mais qui se branchent
 
Pour les transhumanistes, il ne s’agit même plus d’asservir la nature mais de s’en débarrasser.
 
Mon approche à moi, étayée comme on l’a vu dans les deux précédents billets par les lectures de L’Ordre étrange des choses de Damasio  et de Où atterrir ? de Latour, est que l’humain n’existe comme tel qu’à travers une vie partagée avec les autres êtres vivants. Les systèmes vivants de la Terre appartiennent tous à une même entité, elle-même « vivante » — au sens qu’en a donné James Lovelock dans son célèbre essai La Terre est un être vivant. L’hypothèse Gaïa (1979) : c’est-à-dire faite d'interactions. L’homme est un vivant parmi les vivants, il n’a pas de statut à part, il n’est pas propriétaire de la Terre, la nature est un donné.
 
Ce dont il s’agit, c’est de remettre l’homme à sa place, le voir comme un élément du processus du monde et vivre dans l’harmonie. En cela je retrouve la spiritualité qui m’a si impressionné au Japon, comme je l'ai rapporté dans ce billet de l'été dernier Aux sources de la tradition spirituelle du Japon — Le Shintō 神道, où l'homme a sa place comme "invité" dans cette grande "maison" qu'est l'univers — le ie  japonais qui désigne à la fois la construction et la famille — et est constamment soucieux du maintien du wa  (l' "harmonie") au sein du Tout.
 
 
 
 


18/02/2018
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