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Héraclite et le principe de non-contradiction

Note sur Héraclite 

A propos du principe de non-contradiction

 

 

Je dédie ces quelques lignes à la mémoire de David E. Nous travaillions, David et moi-même, à la préparation d'un exposé à deux voix, que nous nous proposions de faire dans le cadre de la journée annuelle du CCES, sur les principes rationnels. David voulait faire un exposé sur l'aspect formel des principes premiers. Pour ma part, je devais axer ma recherche sur les principes premiers chez Aristote, plus précisément ce qu'il en dit dans Métaphysique, Gamma. Mais en chemin j'avais rencontré Héraclite, et la question s'était posée à nous de savoir si la pensée d'Héraclite était en deçà, ou non, des principes rationnels, en particulier du principe de non- contradiction. D'où ces quelques notes en cours de rédaction.

 

J'avais repéré une remarque d'Aristote dans Métaphysique (Gamma 3, 1005b, 23) à propos d'Héraclite : « Il  n'est pas possible de concevoir jamais que la même chose est et n'est pas [littéralement : que l'être et le non-être sont identiques (tauton einai kai mé einai)], comme certains croient qu'Héraclite le dit : car tout ce qu'on dit, on n'est pas obligé de le penser »… Phrase un peu obscure que nous nous proposions de tenter d'expliciter, Aristote écrivant encore un peu plus loin dans Métaphysique (K, 1062a, 31) : « Et peut-être qu'en interrogeant Héraclite lui-même dans ce sens, on l'eût réduit à confesser qu'il n'est jamais possible que des propositions contradictoires soient vraies, en même temps, pour les mêmes choses ; en effet, c'est pour n'avoir pas bien compris ce qu'il voulait dire qu'Héraclite a professé cette opinion »…  

 

Question donc : Que voulait dire Héraclite ? De ce qu'il dit faut-il induire qu'il rejette le principe de non-contradiction ?

 

 

Quelques notations préalables sur Héraclite

 

 

Héraclite est un philosophe, ou un pré-philosophe, en tout cas un penseur grec, originaire d'Ephèse, en Ionie, où il vécut toute sa vie, au VIième siècle avant JC. De lignée royale, il se serait désisté en faveur de son frère, et vécut dès lors retiré dans sa cité, gardant une certaine distance à l'égard de ses concitoyens, - sans illusion à l'endroit de la foule jugée superficielle, « ne sachant ni écouter ni parler » (F. 19), « ne comprenant pas quand ils écoutent, semblables aux sourds … présents, ils sont absents » (F. 34). « Quelle est donc leur pensée ou leur intelligence ? Ils se laissent convaincre par les chanteurs populaires et l'attroupement est leur maître ; ils ne savent pas que la multitude est méchante et que peu nombreux sont les bons » (F. 104). Ailleurs encore Héraclite compare les gens du commun (la foule) à des « inexpérimentés » et des « dormeurs » qu'il tente d' « éveiller » en leur révélant  le « logos »… [On retrouve les mêmes accents dans le Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche !]. Une anecdote rapportée par Diogène Laerce (IIIième siècle de notre ère) dans sa Vie et doctrines de philosophes célèbres montre Héraclite répondant à quelqu'un qui lui demandait pourquoi il se taisait : « pour que vous puissiez bavarder » … 

 

A l'égard de ses devanciers Héraclite prend aussi ses distances. Homère, Hésiode, Archiloque, Hécatée, Pythagore, Xénophane… toutes figures devenues des autorités sont vertement critiquées : « Le multiple savoir n'enseigne pas à penser ; sinon il eût instruit Hésiode et Pythagore et encore Xénophane et Hécatée » (F. 40)… « Homère mériterait d'être chassé des concours et fouetté, et Archiloque tout autant » (F. 42)… « Les hommes se laissent berner dans leur connaissance des choses visibles, comme Homère qui fut plus sage que tous les Hellènes ; car, lui aussi, des enfants qui écrasaient des poux l'ont berné, lui disant : ce que nous avons vu et attrapé, nous l'abandonnons, ce que nous n'avons ni vu ni attrapé, nous l'emportons (F. 56)…

 

Héraclite vit retiré. Ce n'est pas pour autant un penseur désengagé. Ephèse a été un lieu décisif de la révolte contre les Perses et Héraclite ne cessa d'inciter ses concitoyens à défendre leur liberté face à la domination perse. Mais il n'assuma pas de responsabilités politiques directes. Lorsque ses concitoyens voulurent lui confier la responsabilité de législateur de la cité,  il se récusa parce que, dit-il, la cité était sous la domination d'un gouvernement corrompu.

 

Ses écrits ne nous sont connus que sous forme de fragments (l'équivalent d'une quinzaine de pages)[1] – peut-être était-ce la texture de l'ouvrage original :  Héraclite procède en effet par aphorismes, courtes sentences, pensées laconiques… ce qui rend l'accès à sa pensée assez difficile. Le même Diogène Laerce nous dit qu' « Héraclite n'expose rien clairement ». Aristote le précis, de son côté, se plaint amèrement : « Il faut, absolument,  que ce qui est écrit soit facile à lire et à comprendre, ce qui revient au même. Cela arrive quand les conjonctions sont nombreuses, mais non quand elles sont en petit nombre, ni quand les écrits sont difficiles à ponctuer, comme c'est le cas dans les écrits d'Héraclite. Car, c'est tout un travail que de les ponctuer, parce qu'il ne ressort pas clairement si tel mot se rattache à ce qui suit ou à ce qui précède ». De fait dans l'antiquité Héraclite était surnommé l'Obscur.

 

Le style de la pensée d'Héraclite est elliptique mais peut-être la forme fragmentaire de ses écrits traduit-elle aussi l'aspect fragmenté de la réalité une qu'il tente de saisir.

 

On dit qu'Héraclite se retira à la fin de sa vie dans le temple d'Artémis, où il se serait mis à jouer aux osselets avec les enfants, pareils en cela au « Temps » qui « est un enfant qui joue aux pions » (F. 52). Il déposa son ouvrage dans le temple, lequel fut incendié plus tard par un certain Hérostrate, qui voulut peut-être par son geste rendre au feu un ouvrage qui accorde au feu le premier rôle dans la cosmologie…

 

 

La « dialectique » dans la pensée d'Héraclite

 

 

Platon écrit dans le Cratyle (402a) :  « Héraclite dit quelque part que tout passe et rien ne demeure, et, comparant les choses au courant d'un fleuve, il ajoute qu'on ne saurait entrer deux fois dans le même fleuve ». Telle paraît être l'intuition centrale de la pensée originelle d'Héraclite, qui se résume assez bien dans la formule : « Toutes choses s'écoulent » [panta reï].

 

L'image du fleuve correspond à cette intuition originelle.

 

« Nous entrons et n'entrons pas dans les mêmes fleuves, nous sommes et ne sommes pas » (F. 49)

« On ne peut pas entrer deux fois dans le même fleuve » (F. 91)

 

« Ce qui domine ici c'est le changement, le mouvement, le devenir ; le fleuve est l'image intuitive de ce flux. Néanmoins, changement, mouvement, devenir et flux –ce qu'on a appelé le mobilisme d'Héraclite – préservent la permanence de l'être (en devenir)... Le changement domine la nature, le monde, et s'offre à la vision la plus concrète, s'impose à la perception… Le mouvement est mouvement du monde, auquel s'accorde la pensée en mouvement. La pensée ne postule pas rationnellement le mouvement, car il n'y a pas de mouvement indépendant du monde et de la pensée. Il n'y a qu'un rythme, le rythme unique qui harmonise les mouvements des manifestations multiples, et à ce rythme pensée et monde sont liés ; ce rythme est celui de la dialectique qui appréhende l'être – en devenir – de l'unité des contraires. La pensée dialectique en tant que pensée ouverte médite la dialectique de la totalité »  [Kostas Axelos].

 

Ce changement, ce mouvement qu'appréhende Héraclite est ici qualifié de « dialectique ».

 

Ce terme est repris de Hegel, qui a écrit qu'Héraclite avait « saisi la dialectique même comme principe », explicitant dans ses Cours sur l'histoire de la philosophie : « Héraclite saisit l'absolu lui-même comme processus, comme dialectique…Chez lui nous rencontrons pour la première fois l'idée spéculative dans sa  forme philosophique… Il est l'achèvement de la conscience antérieure, un achèvement de l'Idée vers la totalité (qui est le commencement de la philosophie), ou l'essence de l'Idée, qui exprime l'infini, ce qu'il est… L'absolu est l'unité de l'être et du non-être… L'entendement [Verstand] sépare l'être du non-être, la raison [Vernunft] reconnaît l'un dans l'autre… et ainsi le Tout, l'absolu, est à définir comme devenir… L'infini, l'être en et pour soi, est l'unité des contraires… ».

 

Hegel traduit à l'évidence la pensée d'Héraclite dans le langage de sa propre logique dialectique et ontologique. Il comprend Héraclite dans l'horizon de son idéalisme spéculatif. Mais la dialectique héraclitéenne entre-t-elle dans ce cadre conceptuel ?  

 

Hegel distingue entendement [Verstand] et raison [Vernunft]. Mais ce ne sont pas là des catégories de la pensée d'Héraclite. Ce qui est dit :

 

« Le contraire est accord, des discordances naît la plus belle harmonie et tout devient dans la lutte » (F. 6).

 

Telle est l'expression originelle de la « dialectique » d'Héraclite : elle saisit dans le mouvement   – la lutte - du devenir, l'accord dans le contraire, l'harmonie dans les discordances.

 

 « Les unions (sont) entières et non-entières, concorde et discorde, accord et désaccord ; et de la Totalité (naît) l'Unité et de l'Un le Tout (D10). Ils ne comprennent pas comment le discordant s'accorde avec lui-même ; harmonie des tensions opposées, comme celle de l'arc et de la lyre » (F. 61)

 

L'harmonie est celle des «  tensions opposées » :  tension - violente - de l'arc guerrier, et celle -  mélodieuse - de la lyre musicale.

 

 « La Nature aussi aime les contraires et c'est avec eux et non avec les semblables qu'elle produit l'accord ; c'est ainsi par exemple qu'elle unit le mâle et la femelle, mais non chaque être à son semblable, et qu'elle effectue la concorde première par l'union des contraires et non des semblables…» (F. 10)

 

L'être humain naît à la suite d'une rencontre de deux êtres opposés et perpétue à son tour l'espèce : toute la « dialectique » est un enchaînement d'engendrements. 

 

La « dialectique » ainsi perçue n'est pas conceptuelle. Héraclite ne pense pas dans les cadres de la logique formelle et conceptuelle. « L'harmonie des contraires, voilà plutôt ce que cherchait Héraclite, et non l'identité des contradictoires, qui d'ailleurs, comme tels, lui étaient inconnus » [Léon Robin].

 

La remarque d'Aristote citée plus haut à propos d'Héraclite paraît fondée : « Tout ce qu'on dit on n'est pas obligé de le penser »…  La pensée d'Héraclite est archaïque en ce sens qu'elle n'est pas totalement pensée,  elle est plus intuitive que spéculative, plus symbolique que conceptuelle. Elle est de fait en-deçà du principe de non-contradiction.

 

J.Tricot, dans sa traduction de Métaphysique[2], commente ainsi ce passage d'Aristote : « La négation par Héraclite du principe de contradiction paraît douteuse à Aristote… ». Tricot cite à l'appui un auteur ancien pour qui Héraclite s'exprimait symboliquement [sumbolikos], et un autre pour lequel, si Héraclite a rejeté le principe de contradiction, il l'a fait pour les besoins de la discussion [logou eneka]. Tricot ajoute qu'Aristote, dans ce passage, « insinue seulement que ce philosophe [Héraclite] ne comprenait pas complètement le sens des mots qu'il employait ».

 

La pensée « dialectique » d'Héraclite n'est pas celle d'un physicien ni celle d'un logicien. Elle n'est pas conceptuelle mais exprime, en amont d'une future métaphysique, dans un langage pré-logique, la tension de contraires, qui à la fois sont en lutte et s'harmonisent, conduisant vers l'unité.

 

 

Note additionnelle sur le « logos » chez Héraclite

 

 

Je l'ai noté, Héraclite n'est pas tendre avec les gens du commun, qu'il invective sans ménagement, leur reprochant de ne savoir ni écouter ni parler, ni comprendre quand ils écoutent, et se laisser mystifier, - et il voudrait, lui Héraclite, telle est sa mission, les « éveiller ». [Ce langage fait penser à celui du Bouddha Siddharta Gautama,     fondateur du bouddhisme, qui vécut au VIième siècle avant J-C, contemporain donc d'Héraclite : Bouddha, du terme sanscrit buddha, signifie "éveillé" et désigne une personne ayant réalisé l'éveil. Comment ne pas être sensible également à la parenté d'idées entre le "tout s'écoule" d'Héraclite et la thème de l' "impermanence de toutes choses" central dans le bouddhisme...] Le penseur se doit de montrer le chemin de l' « éveil » à ces endormis. Mais  comment ? – En les faisant accéder au logos.

 

Qu'est-ce que le logos dans la pensée d'Héraclite ? « Le logos est ce qui lie les phénomènes entre eux, en tant que phénomènes d'un Univers un, et ce qui lie le discours aux phénomènes. Le logos est un lien. Ce qui se manifeste comme phénomène est déjà pénétré par le logos. C'est pour cela qu'il peut être saisi » [Kostas Axelos].

 

Ce logos n'est pas le logos d'une logique – la dialectique d'Héraclite, nous venons  de le voir, se situe avant la logique – il est ce qui anime la pensée en lien avec la raison universelle et le devenir du monde.

 

« Le logos toujours vrai, les hommes n'en acquièrent pas la compréhension, ni avant de l'avoir entendu, ni une fois qu'ils l'ont entendu. Car bien que tout devienne selon ce logos, ils sont pareils à des inexpérimentés, même s'ils ont fait l'expérience et des paroles et des œuvres – telles que moi je les expose, détaillant chaque chose selon sa nature, et montrant ce qu'il en est. Mais aux autres hommes reste dissimulé ce qu'ils font éveillés, comme ils oublient ce qu'ils font dans le sommeil » (F. 1).

 

« Tout devient selon ce logos » : ce logos pour autant n'est pas immédiatement accessible aux hommes, ils restent comme « inexpérimentés », n'était la médiation du penseur. Le logos est universel, mais seuls les « éveillés » sont en capacité de reconnaître le logos de ce qui, dans le devenir, est, - et lui prêter l'oreille, accédant à la vérité de la sagesse :

 

« Prêtant l'oreille non à moi, mais au logos, il est sage de dire, en accord avec lui que Tout est Un » (F. 50).

« Car la sagesse est une : connaître la pensée qui dirige tout à travers tout » (F. 41).

 

                                                                                        1/12/2008

 

 

                                                                                                         



[1] On peut retrouver le texte intégral des fragments sur internet.

[2] Librairie Philosophique J.Vrin.



01/12/2008
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