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Madeleine, ou une figure de femme zappée

 

 

Quand on tape "Madeleine" sur Google quantité de résultats s'affichent : on y trouve des recettes de madeleines, à l'ancienne, au yaourt, au citron, aux pépites de chocolat  etc. ; l'histoire de la madeleine [un petit gâteau traditionnel lorrain aux oeufs, en forme de coquillage, originaire de Commercy où il aurait été confectionné au XVIIIième siècle par une dénommée Madeleine Paulmier pour le dernier Duc de Lorraine Stanislas Leszczynski] ; l'évocation de la madeleine de Proust [dans la première partie de À la recherche du temps perdu, in Du côté de chez Swann le goût d'une madeleine réactive chez le narrateur le souvenir vivace d'une scène de son enfance] ; et on arrive au prénom Madeleine, qui provient de Magdala en latin biblique d'origine hébraïque, Magdala  désignant dans les évangiles cette femme de Magdala, bourgade de Galilée, qui avec d'autres femmes accompagne Jésus jusqu'à sa mort.

Marie de Magdala [que la tradition a appelé Marie-Madeleine] a hanté de façon étrange la mémoire des premières communautés chrétiennes ; disons que celles-ci ont eu à son égard la mémoire sélective. À commencer par Paul qui "oublie" de mentionner Marie de Magdala parmi les témoins de la résurrection au matin de Pâques - alors qu'elle fut la première d'entre tous à avoir vu le Christ ressuscité, ainsi qu'en témoignent Marc et Jean. Marie de Magdala bénéficie du privilège insigne d'être la première des humains à avoir été témoin de la résurrection ; mais Paul ne la cite même pas lorsqu'il évoque ces premiers témoins. Des pans entiers de la vie de Marie de Magdala ont été effacés de la mémoire, on dirait en psychanalyse "scotomisés" [scotomisation : "exclusion inconsciente d'une réalité extérieure du champ de la conscience"].

Pourquoi cette scotomisation ? Certes on ne sait pas grand chose, historiquement parlant, de la vie de Marie de Magdala. On sait qu'elle faisait partie des femmes qui accompagnaient Jésus durant sa prédication, qu'elle a été présente jusqu'à la croix et a été, la première, témoin de la résurrection, chargée d'annoncer la nouvelle aux apôtres. Ne fait-elle qu'un avec deux autres personnages mentionnés dans les évangiles : Marie de Béthanie, et la  "pécheresse" qui oint le Christ de parfum ? La tradition catholique pense que oui ; mais cette interprétation n'est pas partagée par la tradition orthodoxe, non plus que par les protestants. Au reste, qu'il s'agisse du même personnage ou non, la question de la scotomisation demeure.

Évidemment, pour certains, si Marie de Magdala est cette ancienne pécheresse de Galilée, cela n'arrange pas les choses à son endroit. Certes le Christ a montré une grande mansuétude à l'égard des pécheurs, mais l'Église a toujours eu du mal à le suivre sur ce terrain : au contraire, elle a passé des siècles à dresser des listes de péchés - véniels, mortels - et à tarifer la repentance.

Mais la question de fond est autre. Le problème, qui a dérangé, c'est que le premier témoin de la résurrection, chargé en outre d'annoncer la nouvelle aux apôtres, qui avaient un peu disparu de la scène il faut le dire, c'est une femme. Cette femme, en outre, qu'elle soit ou non la même que Marie de Béthanie ou l'ancienne pécheresse, a de toute évidence beaucoup aimé le Christ, et réciproquement : un courant est passé entre ces deux personnalités.

Pour la "gnose", qui est une tradition basée sur une connaissance ésotérique des choses divines [en grec, connaissance se dit gnosis], Marie de Magdala aurait été dépositaire de révélations spéciales au cours de ses entretiens privilégiés avec le Christ. Un des écrits chrétiens dits "apocryphes" [évangiles, épîtres ou autres textes anciens qui n'ont pas été repris par l'Église dans ce qu'on appelle le "canon" des Écritures], qui s'intitule l'Évangile de Marie, est fondé sur cette idée.
"Pierre dit à Marie :
" Soeur, nous savons que le maître t'a aimée différemment des autres femmes. Dis-nous les paroles qu'il t'a dites dont tu te souviens et dont nous n'avons pas la connaissance..."
"Marie leur dit :
"Ce qui ne vous a pas été donné d'entendre, je vais vous l'annoncer..."
Suivent des révélations plutôt obscures, dans lesquelles on reconnaît ces imprégnations gnostiques.

Je ne pense pas, pour ma part, qu'il soit besoin d'imaginer une Marie de Magdala initiée pour comprendre que, si elle a été l'aimante que décrit l'évangile, elle a certainement eu une écoute privilégiée du Christ, et peut-être une compréhension plus profonde, intime, en tant que femme, de son message.

Mais cela dérangeait certainement des gens comme Paul, dont on connaît la misogynie notoire, qui s'est perpétuée jusqu'aujourd'hui dans les milieux ecclésiastiques. Alors la figure de Marie de Magdala a été zappée : elle a purement et simplement disparu de l'horizon après le matin de Pâques ; elle n'est citée, contre toute vraisemblance historique, dans aucun texte ultérieur du Nouveau Testament, notamment pas dans les Épîtres de Paul.

La tradition tardive [la première mention date seulement de 735] rapporte seulement que Marie de Magdala aurait quitté la Palestine, fuyant les persécutions après les débuts de l'évangélisation, et aurait débarqué à Marseille avec un petit groupe de quelques autres disciples, dont Lazare et Maximin ; elle aurait prêché quelque temps elle-même à Marseille ; Lazare devient le premier évêque de Marseille, Maximin celui d'Aix ; mais rapidement Marie de Magdala aurait choisi de se retirer dans une grotte près de Marseille, à la Sainte-Baume, où elle aurait passé les trente dernières années de sa vie en ermite, dans le silence. On peut penser que cette retraite venait à propos mettre fin à l'anomalie que constituait aux yeux de certains la prédication de Marie de Magdala.

 


La grotte de la Sainte-Baume accrochée au flanc de la montagne



22/06/2013
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