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"Mariage pour tous"... Suite

 

 

De mon épouse Chantal, une suite au dernier billet sur le "mariage pour tous"

 

 

Chers lecteurs,
 
Par vos commentaires si riches et si divers - parfois passionnés -, par vos réactions plus informelles, vous m'avez fourni une abondante matière à réflexion et la motivation pour aller plus loin dans celle-ci ; et vous m'avez inspiré l'idée de rebondir dans le cadre du blog de Gérard qui m'héberge si confortablement.
 
Avec recul, ce qui ressort pour moi, et au-delà d'être pour ou contre, c'est l'implication des affects dans ce débat, traduit par les réactions émotionnelles, les peurs qu'éveille ce qui est perçu comme un changement anthropologique profond. Ces réactions prouvent que ce débat n'est pas anodin et qu'il touche en profondeur à nos racines, nos référents et nos structures mentales. De constater à quel point l'impact psychologique et sociétal de cette loi a été minimisé par les personnages politiques en première ligne dans ce débat, me consterne. Ainsi Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des Femmes et porte-parole du gouvernement, invitée au petit déjeuner BVA-l'Express (le 29/01), exprime sa hâte à voir la loi adoptée, et base son argumentation de manière exclusive et répétitive sur le fait que "de donner de nouveaux droits à quelques uns n'enlèvera rien au reste de la société, n'enlèvera rien à ceux qui ont déjà ces droits".  Voilà à quel point l'argument est simpliste, et comment l'enjeu de la loi est neutralisé. Moins caricaturale mais pour autant réductrice, l'argumentation de Christiane Taubira. Dans le cadre de l'ouverture des débats à l'Assemblée Nationale - dans un discours salué à l'unanimité par sa brillance et son éloquence -  la Garde des Sceaux, après avoir rappelé la sécularisation du mariage en 1791 : "le mariage n'est que contractuel" - retrace l'évolution de l'institution du mariage depuis la révolution française, mais dans la seule perspective du droit à l'égalité pour tous. Depuis deux siècles, on assiste à une évolution progressive et imperturbable vers l'aboutissement que nous connaissons aujourd'hui. "Le gouvernement, dit-elle,  offre le choix aux couples de même sexe d'entrer dans cette institution et de constituer une famille"; elle ajoute aussi : "Nous proclamons l'égalité de tous les couples, de toutes les familles" et encore : "Aucune différence ne peut servir de prétexte à des discriminations d'état".
 
Ce ne sont pas les positions de ces deux personnalités que je remets en question, c'est la pensée simpliste et réductrice qu'elles offrent aux citoyens. Il s'agit de positions d'ordre idéologique qui provoquent des réactions binaires pour ou contre - en général vives et épidermiques - mais qui n'apportent pas réellement d'éléments de réflexion aux citoyens qui ont besoin d'être éclairés sur l'évolution de la société que cela présuppose et que cela engage en même temps. La manière dont nos politiques traitent le problème est décidément à l'image des institutions politiques qui sont profondément en crise et n'en finissent pas de donner des signes de morbidité.
Comme certains commentaires l'ont bien souligné, cette question est connexe à d'autres questions sociétales, et il s'agit de considérer celle-ci en tenant compte du fait qu'elle fait partie d'un tout.
C'est un sujet d'une grande complexité ; et même si la loi est adoptée, les questions sous-jacentes n'en ont pas fini de revenir sur le devant de la scène, déjà par le biais de la PMA prochainement.
 
Le point qui m'apparaît comme central et sur lequel je concentre une grande part de mon attention aujourd'hui,  point que je vais développer, c'est celui qui touche à la question de l'identité sexuelle. L'égalité au prix de la différence, de la différence des sexes. C'est d'ailleurs sur ce point que les opposants à la loi se sont souvent focalisés.
Dorénavant, la loi adoptée, la différence sexuelle n'est plus signifiante. Cela veut dire que, dans le mariage contractuel, le couple peut indifféremment être composé d'un homme et d'une femme, de deux femmes ou de deux hommes, sans distinction de sexe. Le sexe devient indistinct, in-différent, non signifiant, ou encore non discriminant.
On ne peut pas parler de l'ouverture du mariage aux couples de même sexe sans parler de la théorie Queer ou théorie du Genre qui sous-tend, en toile de fond, ce débat de société et qui, consciemment ou inconsciemment, s'imprime dans nos imaginaires. Ce courant, né au sein de la mouvance féministe dans les années 1990, est aujourd'hui  influent, même s'il est aussi violemment contesté. Il pose la question de l'identité d'une manière très contemporaine.
Le terme américain "queer" signifie "étrange", "louche", "de travers". C'est une insulte du vocabulaire populaire équivalent du français "pédé", avec la connotation de "tordu" (source : Wikipedia). Ce courant de pensée militant remet en question de manière provocatrice et subversive la façon de considérer les homosexuels, mais surtout et au-delà, il re-pose la question des catégories d'identité féminine et masculine d'une manière radicalement nouvelle. Selon cette théorie dont Judith Butler est tête de file, le genre n'est pas lié au sexe biologique ; il est le fruit d'une pure construction sociale et culturelle. Le genre social féminin/masculin est donc déconnecté de la réalité biologique du corps.
Simone de Beauvoir disait déjà : "On ne naît pas femme, on le devient". Mais cette théorie va bien au-delà. En effet, considérant le genre comme un construit et non comme un fait naturel, celle-ci offre la possibilité et la liberté de repenser les identités en dehors des cadres normatifs d'une société, et c'est ce à quoi elle invite les individus. L'idée est que si le genre n'a pas de déterminisme génétique et qu'il est une construction sociale, on peut le modeler selon son propre désir et vouloir, y compris en opposition aux normes sociales. Ainsi J. Butler rejette l'existence de deux sexes et les remplace par des orientations sexuelles variées et choisies par chaque individu. Il n'y a plus deux genres masculin et féminin mais une multitude de genres que chacun s'invente et qui peut varier au cours de la vie. Non seulement on peut décider de son genre, mais l'approche "queer" refuse l'uniformité de ces nouveaux sujets dans de nouvelles prisons identitaires qui pourraient perdurer dans le temps. Le queer défend des "identités stratégiques". des "identités temporaires", bref une identité fluide et changeante... Ainsi, lorsqu'un individu se désigne comme "queer", il est impossible de déduire son genre. Le "queer" ne se limite pas à combattre les inégalités entre les catégories de genre, mais remet en cause l'existence même de ces catégories.
Peut-être êtes-vous en train de vous indigner violemment à la simple évocation de cette théorie ? Et pourtant… Par exemple, si vous, femme, vous passionnez pour le football, ou si vous, homme, manifestez une prédilection pour le ménage, si d'une certaine façon vous vous sentez  inadéquat face aux goûts généralement attribués à votre sexe, c'est que vous êtes plus "queer" que vous ne l'imaginez. Ou peut-être êtes-vous déjà engagé sur cette pente...
Dans sa logique, cette théorie prône une éducation qui ne tienne pas compte du sexe de l'enfant. Il n'est pas plus question que l'enfant choisisse plus tard  de lui-même son sexe ; tout simplement le sexe n'est plus signifiant… On rejoint ainsi la notion imaginaire d'une société composée d'individus dont le sexe n'est plus signifiant, au-delà d'être différent...
 
Un autre point qui me fait réfléchir, c'est la question de la relation entre l'élaboration de la loi et l'évolution des moeurs. Les lois ont pour fonction de régler la vie en société et l'adoption d'une loi se fait sur la base d'une référence à des principes, des valeurs, mais aussi en référence à un contexte social ; d'où l'évolution des lois au cours de l'histoire. Ainsi, aujourd'hui, il s'agit de prendre en compte le contexte social caractérisé par la chute de bon nombre d'interdits moraux touchant à la sexualité en général, dont l'homosexualité.
Mais si la loi se limite à ratifier l'évolution des moeurs, quelle valeur a-t-elle ?
Pétris et modelés par l'éducation et la culture, nous sommes issus d'un système dans lequel la loi faisait autorité. Celle-ci avait pour fonction de nous rappeler les principes  que nous étions en devoir de respecter. Aujourd'hui, cette autorité est contestée à tous les niveaux de la société. Alors, pourquoi légiférer et sur quoi légiférer ? Quel est le statut de la loi, quelle est sa place ?
En tous cas, tout notre système de réfèrence à la loi et la manière de l'établir me paraît devoir être ré-examiné et on ne peut faire entrer la réflexion sur le mariage en faisant cette économie.
 
Un autre aspect, c'est la relation entre la question de la filiation et le développement des tehnosciences. Les technosciences ne cessent d'ouvrir de nouveaux horizons à la puissance humaine et permettent de faire reculer des limites de la nature. Nous sommes de plus en plus à la fois dépendants et dominés par celles-ci qui façonnent nos esprits et nos rapports aux autres.
En séparant la maternité de la biologie, nous franchissons, symboliquement, un pas important qui nous coupe de la référence à la nature. En même temps et en parallèle, on constate une prise de conscience aigüe de la nécessité de prendre en compte cette même nature, de s'en rapprocher, de vivre davantage en harmonie avec ses rythmes. Il me semble qu'il y a là un paradoxe fort.  Individuellement et collectivement, nous sommes traversés par des forces contradictoires, conflictuelles,  qui à la fois nous poussent à prendre nos distances avec la nature, à nous en affranchir,  et à nous en rapprocher.
 
Quand j'évoque, dans mon denier papier, la fin d'un monde et la naissance d'un âge nouveau, je le fais en référence au processus de création. C'est un thème que j'ai déjà évoqué dans le cadre de billets précédents. Tout processus de création passe par une phase de destruction. Ainsi, c'est le même dieu indien Shiva qui est à la fois destructeur et créateur. Certes, on voit émerger, ici et là, des phénomènes annonciateurs d'un monde nouveau, mais de quel âge nouveau s'agit-il ? Les éléments qui émergent ont du sens, font sens, mais ne dessinent pas l'architecture du monde vers lequel nous allons. Où en sommes nous de cette création, à quelle étape ? Jusqu'où ira la destruction, pour une renaissance qui fasse sens ?
 
Voilà les questions qui m'animent à travers ce changement de société que nous vivons.



23/02/2013
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